29/01/2007

Et le squatteur fut ! (chapitre 1)

Ce soir-là, j’étais rentrée plus tôt que d’habitude, il était moins de six heures du soir. Je suis entrée dans l’appartement et je l’ai trouvé, là, affalé sur le clic-clac.

 

C’était un jour de décembre, un de ces jours où il fait frisquet et où, problème de saison oblige, quelque soit l’heure d’embauche et de débauche, on ne voit jamais que la nuit depuis les fenêtres de chez soi. C’était une de ces journées maussades où tu as un moral qui décroît proportionnellement à la longueur du jour. J’étais en plein dans ma dépression pré-hivernale et la seule chose que je voulais faire en rentrant, c’était me pieuter, hiberner comme un bon vieil ours au fin fond de sa grotte.

 

A cette période de l’année, je n’ouvre pas mes volets. Ils restent clos toute la journée, ce qui fait que de la rue, on pourrait croire que personne n’habite cet appartement ; ça a d’ailleurs un certain avantage, ce vide simulé n’incite pas les témoins de Jéhova à venir me prêcher la bonne parole au pas de la porte, les sondages d’opinion non plus d’ailleurs. Malheureusement pour mon compte en banque, ni les impôts ni le proprio n’oublient la locataire de la studette du rez-de-chaussée. Oui, car quand je dis « appartement » pour parler de ma piaule, c’est un euphémisme et même un sacré euphémisme! J’ai en tout et pour tout dix mètre carré de surface habitable, ma douche est dans un placard et si par malheur je fais de la friture, les draps du clic-clac sentent l’huile pendant dix jours. Je ne dors bien évidemment pas dans un lit mais dans le fameux clic-clac susmentionné. C’est toujours mieux que de dormir par terre, me direz-vous… Pour recevoir du monde c’est la croix et la bannière. Cet appart est comme un ascenseur, au-delà de quatre personnes, c’est la surcharge. Quand on a des amis, c’est assez gênant et quand on a un petit-ami, c’est encore plus gênant, du coup, en emménageant là, j’ai du faire un choix. Contrairement à une personne normalement constituée, j’ai donc viré le petit-ami, trop encombrant pour ma maison de schtroumpfs ; en plus, ça tombait bien, une de mes collègues de travail avait des vus sur lui, j’ai donc fait une B.A. en même temps que de la place. De toute façon, je ne supportais plus d’avoir quelqu’un chez moi : c’est épuisant. Il faut faire à manger pour une personne de plus, faire la vaisselle avec un couvert de plus, faire la lessive avec des fringues en plus, attendre que l’autre prenne sa douche le matin pour prendre la sienne et  en option on a droit aux critiques concernant le bordel ambiant et le ménage qui n’a pas été fait. Dans mon attitude domestique, je suis un vrai mec et c’est justement une chose que les mecs ne supportent pas. Pour eux, les filles sont génétiquement prédestinées à la vaisselle et au ménage ; ils veulent bien donner un coup de main de temps en temps mais ça s’arrête là. Il ne faut pas leur en vouloir, leur mère ne les a que très rarement obligé à faire la poussière, les carreaux ou je ne sais quelle autre activité débile. Moi, je suis la moyenne de ma famille, la fille un peu délaissée au milieu d’une sœur plus âgée et d’un frère plus jeune, mais, du coup, je suis passée entre les gouttes du modèle de la bonne ménagère. Je ne suis donc pas une Blanche-Neige qui s’enthousiasme dès qu’on parle de passer le balai (je ne crois d’ailleurs pas que quiconque soit de cette trempe). Je suis en harmonie avec les insectes et apparentés : quelques araignées vivent paisiblement dans un coin du plafond et les acariens prolifèrent jusqu’à ce qu’un élan de fureur ménagère me prenne et que je nettoie ce bazar.

 

Mais, revenons à nos moutons, ce jour-là, j’avais donc finis à peu près tôt. Les petits vieux avaient été gentils tout plein, personne n’avait tenté de s’échapper de la « prison de retraite » comme dit si bien Monsieur Alphaise, qui en est à sa dix-septième tentative de fugue. Un jour il réussira peut-être, qui sait, il m’a bien avoué qu’il avait regardé Prison Break dans le seul but de réussir sa prochaine évasion… Bref, avant six heures, je suis donc entrée dans la piaule. J’avais oublié de fermer à clé en partant, ce qui m’arrive somme toute assez souvent. Je n’ai pas vraiment peur des cambriolages car j’estime qu’il n’y a rien de bien intéressant à trouver dans l’appart : la télé n’est pas écran plat et ne reçoit même pas la TNT, quant au reste du mobilier... Il n’y a bien que l’ordinateur portable qu’ils embarqueraient et encore… ce n’est pas le dernier cri.

 

J’ai ouvert la porte et j’ai vu ce type, allongé sur le canapé, semblant compter les araignées qui se baladaient au plafond. Pendant un instant, je me suis dit que c’était mon ex qui était revenu. Il m’avait fait le coup une fois, après que ma collègue l’ait larguée une semaine durant. Il était rentré au bercail et m’avait attendu. Il avait préparé un beau discours sur le fait qu’il m’aimait toujours, que notre séparation était injustifiée, j’en passe et des meilleures. La seule chose qu’il voulait réellement, c’était savoir si je n’avais pas un peu de place dans mon lit. Je lui avais donc conseillé de s’adresser à une des fille émigrée qui racolait en centre ville (en espérant que les flics n’étaient pas passés entre temps les embarquer au poste pour avoir fait le tapin sur la voie publique). Mais non, ce jour-là, ce n’était pas lui, d’abord, le gars qui était là avait les cheveux longs et plutôt clairs or mon ex faisait parti de la catégorie si appréciée des ‘‘beaux bruns ténébreux’’, le beau de la formule étant d’ailleurs tout à fait relatif...

 

D’autres auraient sûrement paniqué, crié ou attrapé un couteau pour menacer l’intrus. Moi, je n’ai pas réagit comme ça. Le gars ne me semblait pas dangereux. Il me faisait l’impression d’un hippie qui se serait planté d’espace temps, qui aurait embarqué par mégarde dans une machine à remonter le temps sur le chemin pour aller à Katmandou. De manière plus probable, il s’agissait sans doute d’un mec défoncé à la coke ou à autre chose qui s’était trompé d’appart. J’ai donc joué la carte de la communication : « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites chez moi ? »

Le gusse, qui n’avait même pas réagit que quelqu’un était entré, se releva du clic-clac et s’assit, me faisant face. Là, j’ai pu voir plus en détail son visage. Il devait avoir la trentaine, ou pas loin. Le gonze avait les cheveux blond foncés, châtain clairs, des yeux automnales, un nez assez proéminent et une peau plutôt pâle. Il avait une expression plutôt candide. C’était un genre de grand Duduche en plus âgé, plus enflé et sans lunettes. Le gonze me fit un grand sourire puis me gratifia d’un « Bonjour. » plein de camaraderie. Bonjour ? Franchement, je me suis demandée sur quelle sorte de camé j’étais tombée… Le gonze continua : « Je me disais aussi que quelqu’un d’autre devait squatter ici… J’aime bien la déco. » J’ai eu cinq secondes de réflexion pour essayer de comprendre ce qu’il pouvait bien entendre par « déco ». Ca ne pouvait certainement pas être l’ameublement car l’appart était un tel capharnaüm qu’une mère gobette n’y aurait pas retrouvé ses petits ! Puis, je compris. Sur les pans de murs j’avais en effet punaisé deux, trois images de fées d’Amy Brown, rien de bien spectaculaire mais c’était décoratif. Après avoir résolu le mystère de la belle décoration de ma studette, j’ai rétorqué : « Je ne squatte pas. Je paye pour habiter ici. » Le type a eu l’air un peu étonné de ma réponse. Puis j’ai enchaîné, sur un ton qui n’admettait pas de réplique : « Je vous demanderais de partir, monsieur. » J’avais voulu ajouter une menace à la suite de l’injonction un « sinon j’appelle la police » de circonstance, mais, je me suis abstenue pour je ne sais qu’elle raison. Peut-être qu’inconsciemment quelque chose me disait qu’un inconnu qui s’installe sans gène dans un appart non vide est capable de te planter à la première contrariété. En tout cas, le gars, lui, ne montra pas le moindre signe d’agressivité. Il semblait se résigner. Il avait l’air désolé de quelqu’un qui vous a pris la place que vous aviez réservée dans le train sans le vouloir. Le gonze s’est levé, dépité, attrapa l’espèce de besace rapiécée qui devait lui servir de sac de voyage et, sur un ton de profondes excuses, il m’a dit : « Je suis désolé de vous avoir dérangé. »

 

Bizarrement, en le voyant de la sorte, une image m’est venue à l’esprit : celle de ces bébés qui, dans les contes, sont laissés sur le pas de la porte de la maison avec un mot dans le couffin : « Prenez bien soin de mon bébé, je ne peux pas m’en occuper ». J’avais l’impression qu’on m’avait laissé ce type de la même façon sur le pas de ma porte avec un message un brin différent : « Prenez bien soin de ce paumé, je ne veux pas m’en préoccuper, signé l’Etat Français ». Est-ce que humainement je pouvais le renvoyer comme ça ? Et voilà, ma bonne vieille conscience revenait à la charge. J’ai ça de commun avec Pinocchio : j’aimerais bien qu’elle me lâche la grappe, ma conscience ! On est obligé de l’écouter, la plupart du temps on est même obligé de suivre ses idées et je dois vous dire que la mienne a des idées on ne peut plus saugrenues. Alors, donc, que le blondinet foncé prenait ses cliques et ses claques sur le clic-clac, la petite voix qui vous gronde avec son ton emprunt de sagesse, de justice et de moralité commença à me seriner : « Comment peux-tu faire une chose pareille ? Laisser ce pauvre type retourner dans le froid de ce mois de décembre, le laisser y crever. Tu n’as donc aucun cœur ? Il n’a rien fait de mal… » Oui, bon, c’était un point de vue, mais franchement je n’allais quand même pas le laisser squatter mon appart alors que je vivais dedans ! C’est là qu’une deuxième voix (conscience numéro 2) prit le relais de la première : « Tu te dis de gauche, opposée à l’expulsion des émigrés mais dans le fond, tu ne vaux pas mieux qu’eux puisque tu rejettes ce type qui vient trouver refuge chez toi ! ». Cet argument politico-moral tiré par les cheveux qui dans d’autres circonstances n’aurait même pas réussi à me convaincre d’héberger mon ex, réussit à me faire culpabiliser. Dans un sens, j’avais suffisamment emmerdé le monde avec mes discours gauchos enflammés sur l’inhumanité du fait de renvoyer les gens dans des pays qui n’étaient plus les leurs, entassés dans des charters alors qu’ils n’étaient là qu’en désespoir de cause, parce qu’ils pensaient vivre mieux ici. A quoi est-ce que je ressemblais de ne pas accepter d’accueillir ce type dans ma maison ? Ce gars n’avait somme toute, lui non plus, rien fait de mal, il cherchait juste un endroit où se loger, de quel droit est-ce que je l’expulsais de la sorte ?

 

J’ai donc radicalement changé d’avis. Alors que l’inconnu se dirigeait vers la sortie pour partir en quête d’un autre appart à squatter, moi, la championne toute catégorie de l’inconscience et de l’irresponsabilité, j’ai repris un peu embrouillée: « Mais… Si vous n’avez nulle part où aller, vous pouvez rester ici… quelques temps. » En effet, il n’avait nulle part où aller et c’est à partir de là que les ennuis ont commencés… Tout ça à cause de cette conscience stupide qui me défend de renvoyer les émigrés de maison à la voierie !

16:18 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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