04/02/2007

Le Picasso des caniveaux (Chapitre 2)

Après mon invitation à demeurer dans ma maison de schtroumpfs s’il le souhaitait, le gonze est resté un certain temps planté là, se demandant si j’avais bien dit ce que j’avais dit ou si c’était une hallucination phonique. Remarquez, c’était assez compréhensible, il est vrai qu’une personne normalement constituée n’aurait jamais proposé au premier paumé venu de rester squatter chez elle. Le fait est que je suis le contraire absolu d’une paranoïaque. Il y a tout un tas de considérations qui ne m’ont même pas effleurés l’esprit alors que n’importe qui d’autre aurait commencé par imaginer le pire. Par exemple, je n’ai jamais songé que ce type puisse être un voleur, un violeur, un tueur en série, un criminel d’état réfugié précisément dans mon appartement… Pour moi, il n’y avait pas la moindre raison pour que ce soit le cas. Qu’est-ce qu’un criminel chronique irait faire dans une studette de dix mètres carré qui semblait à l’abandon ? Ca n’avait pas de sens. Et puis, franchement, ce gars ne ressemblait pas à un tueur en série ; il avait tout de l’ado défoncé qui ne retrouve plus où est son rail de coke (la jeunesse en moins). Peut-être que j’aurais réagi différemment si j’avais trouvé sur mon clic-clac un gars de style Al Quaida avec le turban sur la caboche et le couteau entre les ratiches mais ça, je ne le saurais jamais (et, entre nous, je ne souhaite pas trop me retrouver avec un autre paumé à charge c’est déjà trop d’avoir un squatteur dans la baraque).

 

Bref, une fois que le gonze eut compris qu’il avait mon accord pour occuper la bicoque, que ce n’était pas une blague, il m’a chaudement remercié. Un peu trop chaudement d’ailleurs… En fait, il s’est littéralement jeté  dans mes bras et c’est limite s’il n’a pas voulu me rouler une pelle, de joie. Personnellement, je ne suis pas du genre à m’étendre en familiarité : je ne saute pas au cou de mes amis, je ne m’en sers pas non plus comme d’une chaise quand il n’y a pas de place où s’asseoir. Je leur fais la bise, cela va de soi, mais mis à part cela, c’est très loin des chaudes embrassades à la Russe. J’ai donc fait comprendre à mon blondinet foncé qu’il ne fallait pas trop s’emballer en le repoussant assez vivement et en arborant le regard sympathique d’un huissier de justice. Je suis bonne poire mais il ne faut quand même pas abuser ! Il ne fallait pas qu’il crût qu’il avait gagné le droit de se servir de la maison et de la maîtresse de maison. Je ne m’étais pas débarrassée de mon ‘‘(beau) brun ténébreux’’ pour finir avec un autre gusse dans mon lit. J’ai donc décidé d’instituer d’emblée la règle numéro un, en vue d’une bonne cohabitation entre mon squatteur et moi-même : no kiss, no sex et dieu pour tous !

 

Le blondinet foncé fut assez déboussolé par mon comportement. Il resta un nouvel instant interdit au milieu de la carrée avant d’articuler un : « C’était juste pour te remercier » emprunt de tout le repentir possible. Le tutoiement de la formule persifla à mes oreilles. Il était temps d’instituer la règle numéro 2 : « Vous remercier, corrigeai-je. » Peut-être trouverez-vous que j’ai un côté vieille France, snobinard ou bobo sur le retour mais le fait est que je suis assez intransigeante quant à une utilisation adéquate de la deuxième personne du singulier. Je ne suis pourtant pas une fervente défenseuse de la langue de Molière : j’emploie même assez souvent celle utilisée par Frédéric Dard (l’argot a toujours eu à mes yeux une saveur acidulée que les mots du français le plus académique sont incapables de retranscrire), de même, je ne lésine pas sur les américanismes les plus odieux qui hérisseraient le poil de tout Immortel qui se respecte. Malgré cela, un certain fond patriotique m’oblige à ne pas brader le « vous » au profit du « you » universel. Je n’allais pas laisser ce gonze que je ne connaissais que depuis deux minutes me parler comme si on avait garder les ancêtres de la maison de retraite ensemble. Par ailleurs, au vu de la réaction de ce type lorsque j’avais pris la décision de l’héberger, il valait mieux que je garde mes distances communicationnellement parlant. Le tutoyer ça aurait peut-être été pour lui un signe de franche camaraderie voire… plus si affinité.

 

Le problème du vouvoiement réglé, je repris la parole, cherchant à en savoir un peu plus sur celui qui dorénavant allait vivre sous mon toit : « Comment vous vous appelez ?

-         Frédéric… Je suis artiste.

-         Ah… »

Un artiste, génial ! Avec le bol que j’avais, il allait me refaire tout mon intérieur genre œuvre d’art moderne avec des bouts de jambon cru collé à la tapisserie ! C’est le proprio qui serait content d’avoir une telle redécoration de son appartement ! « Et qu’est-ce que vous faites… comme art ?

-         Je dessine. »

Bon, si ce n’était que des croquis, je ne risquais que de trouver quelques jeunes filles dénudées sur le clic-clac, c’était un moindre mal… Enfin, en admettant que le blondinet foncé ne se mette pas en tête de me prendre pour modèle ou pour muse.

« Vous voulez voir ? me demanda-t-il »

 J’eus une demi seconde de doute avant de répondre par l’affirmative. D’un côté, j’étais curieuse de savoir quel barbouilleur avait débarqué dans la bicoque, de l’autre, je sentais que ses dessins ne me plairaient pas. Le blondinet foncé, sourire aux lèvres, sortit de sa besace une espèce de classeur dépenaillé dont la couverture avait dû comporté à une époque des œuvres de ce vieux Ben du genre « écrire, c’est mourir un peu » en blanc sur fond noir. En bref, le classeur du parfait ado de treize ans et demi qui se croit intello. Je crois que j’aurais encore préféré y voir un skateur entrain de se vautrer sur une rampe d’escalier, ça aurait maintenu l’espoir de trouver à l’intérieur des dessins certes minables mais regardables. J’attrapai le classeur, m’attendant au pire.

 

J’aime bien le dessin et je suis admirative des gens qui savent dessiner, moi qui suis dans l’incapacité de faire un piaf qui ressemble effectivement à un oiseau. J’aime beaucoup la bande dessinée et les illustrations héroïc-fantasy du genre Thomas Canty, Luis Royo (quoi que chez ce dernier, les femmes soit un peu trop dénudées à mon goût) et les petites fées d’Amy Brown mais je suis totalement hermétique à tout ce qui s’apparente à de l’art abstrait. La dernière fois que j’avais mis les pieds dans une exposition d’œuvres d’art, j’avais eu le loisir de voir l’étendue de la créativité artistique actuelle : des dégradés de gris-marron et des formes improbables qui te font regretter de ne pas avoir garder tes dessins de maternelle pour pouvoir les exposer dans la galerie. Je pressentais que le blondinet foncé avec ses cheveux longs, son air naïf et son petit sourire de premier de la classe ne pouvait dessiner que ce genre de choses. Il avait l’air trop décalé, trop hippie pour faire de banals paysages. J’ouvris le classeur. Je ne m’étais pas trompée. Sur les pages couraient des espèces de formes difformes, délavées, inesthétiques qui semblaient dégouliner sur le papier. De loin, ça ressemblait un peu à ces images mosaïques sur lesquels on louche désespérément dans l’espoir de voir quelque chose jaillir de la feuille. Bref, un truc qui ne ressemblait à rien et qui ne me donnait qu’une seule envie : balancer les dessins au feu. Je tournais quand même une ou deux pages, dans l’espoir de trouver un croquis digne de ce nom.

« Qu’est-ce que vous en pensez ?

-         Je sais pas. C’est censé représenter quelque chose ?

-         Bien sûr, celui-ci, c’est la cathédrale. »

Je regardai avec un peu plus d’attention l’espèce de gribouillage entouré d’un dégueulis de couleur que j’avais sous les yeux… Ca ressemblait à peu près autant à la cathédrale qu’à un couteau suisse. Ou peut-être que c’était la cathédrale fidèlement reproduite mais un jour de fort brouillard, à 5h du mat par un ahuri drogué à mort. Vu la tête de l’artiste, c’était une hypothèse à envisager.

 

Alors que je n’avais rien demandé, mon squatteur s’assit à côté de moi sur le clic-clac (à une distance à peu près raisonnable : règle numéro 1 respectée) et commença à me raconter sa vie. Le blondinet foncé s’appelait donc Fred. Il était paumé professionnel depuis qu’il avait décidé de vivre de son art et cherchait un squat sur le secteur le temps pour lui de trouver une galerie qui expose ses œuvres, autrement dit, il était parti pour être chez moi ad vitam eternam… Son récit avait quelque chose de Dickens : il errait tel l’orphelin perdu dans le Londres du XIXème  siècle misérable, cherchant le bienfaiteur fortuné qui le sortirait de la fange des caniveaux. Malheureusement pour lui, je ne connaissais pas de bienfaiteurs fortunés et encore moins de bienfaiteurs fortunés qui pourraient trouver du génie dans ses gribouillages. D’ailleurs, moi-même je n’étais ni bienfaitrice, ni fortunée. Mais… Qu’est-ce que j’étais d’ailleurs dans cette histoire ? A bien y réfléchir, je crois que j’endossais à merveille le rôle de la cheftaine de service qui recueille les boy-scouts égarés sous sa tente.

 

Ce fut ensuite à mon tour de subir l’interrogatoire de rigueur : qui tu es, qu’est-ce tu glandes, pourquoi t’es là (la dernière question étant assez cocasse de la part de quelqu’un qui s’invite chez vous). J’ai bien voulu dire le strict minimum : c’est-à-dire que j’étais actuellement remplaçante aide-soignante aux « coquelicots » pour une durée de huit mois et que je cherchais désespérément ce que j’allais faire de mon avenir. Après nos présentations respectives, et n’ayant pas vraiment envie de débattre des œuvres du blondinet foncé, il y eut un moment de vide absolu, un silence long et lourd avant que le blondinet foncé ne me dise en dirigeant ses yeux vers le dessin de la cathédrale : « Vous n’aimez pas, n’est-ce pas ? »

Je ne m’attendais pas à la question. J’aurais pu, j’aurais d’ailleurs peut-être dû la jouer franco, lui dire qu’il ferait mieux de se recycler en peintre en bâtiment qu’en artiste peintre mais mon Gimini Cricket personnel s’opposa à cette idée. Alors, j’eus recours à un subterfuge en vu de ménager la susceptibilité de mon squatteur : « Non, non. C’est… très original !

-         Vous trouvez ?

-         Oui, oui… Vous avez du talent, Frédéric. »

Mais, qu’est-ce que j’avais dit, là ? L’encourager, c’était vraiment la pire chose à faire ! « Merci beaucoup. Peu de gens comprennent mon art. Je pourrai faire un portrait de vous si ça vous fait plaisir.

-         Euh… Je préférerai qu’on en reste à des relations de cohabitation stricte. »

Je venais de formuler la règle numéro 3 : tu ne gribouilleras point le portrait de ta co-habitante. Le blondinet foncé eut l’air un brin déçu. Ma conscience voulut dire quelque chose mais je ne la laissai pas parler. Je n’aimais déjà pas qu’on me tire le portrait avec un appareil photo, je n’allais pas accepter qu’on le fasse avec un crayon !

22:12 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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