11/02/2007

L'effet Peter Pan (chapitre 3)

Une fois que j’eus refusé de servir de modèle à la folie créatrice du blondinet foncé, s’installa à nouveau un de ces instants de vide cosmique où l’on n’entend plus rien sinon l’horloge et son retentissant tic-tac au-dessus du clic-clac. Enfin, c’était façon de parler car du bruit, s’il n’y en avait pas un dans ma studette, dans l’appartement du dessus c’était une autre histoire. Il faut dire que le plafond de mon appartement fait partie de ceux qui isolent aussi bien du vacarme qu’un serre-tête ne protège de la pluie. J’entends absolument tout ce que peut dire et faire ma voisine du dessus. Le seul avantage du dispositif est que je n’ai pas besoin d’avoir recours à des subterfuges abracadabrantesques pour espionner mes voisins ; il me suffit de tendre l’oreille pour savoir s’ils ont invité des amis à dîner ou mis la machine à laver le linge en route. Je n’ai malheureusement pas l’âme d’une voyeuse. Là où mon frangin regardait avec délectation les aventures trépidantes d’imbéciles enfermés dans un loft, filmés 24h sur 24, moi, je restais sceptique. Le seul intérêt de ce programme était anthropologico-zoologique : on pouvait aisément établir une grille comparative entre le comportement des écervelées de l’émission et celui des guenons du zoo de Beauval. Tout ça pour dire que j’aurais largement préféré ne pas entendre les bruits de cuisine de mes voisins.

 

Mon blondinet foncé était quelque peu interloqué par le vacarme qui parvenait à travers le plafond. Il était dix-huit heures quarante, monsieur venait de rentrer du taf, madame lui offrait la scène de ménage habituelle et leurs quatre drôles braillaient : début de soirée classique. Le gonze me lança un regard interrogateur qui semblait vouloir me demander s’il n’y avait pas un risque que le plafond s’écroule d’une minute à l’autre. Je repliais le classeur à dessin qui était encore sur mes genoux, le rendit au gribouilleur de service et me levais du clic-clac avant d’affirmer répondant à sa question muette : « Ne vous inquiétez pas, au bout d’un certain temps, on s’habitue.

-         C’est comme ça tous les soirs ?

-         Non, c’est comme ça toute la journée. »

Le gonze ne sut pas trop s’il fallait rire ou non de ma remarque. En fait, un rien déstabilisait ce gamin de trente balais ! Du coup, ne sachant trop quoi faire, il chercha à faire un de ses gestes qui dispensent de dire quelque chose. Dans un élan très l’Oréal, il dégagea donc une mèche de cheveux rebelle qui était arrivée quasiment à l’encoignure de sa bouche pour la remettre à sa place initiale, au milieu de sa joue. Car, quand je dis que mon squatteur avait les cheveux longs, il ne faut pas vous imaginer que ses cheveux descendaient jusqu’au milieu du dos. J’avais peut-être recueilli un type bizarre mais pas à ce point là ! Mon blondinet foncé avait en réalité la coupe Beatles période Let it be (la frange en moins) : le carré long avec un dégradé sur le devant qui descendait à peu près jusqu’à la moitié du cou. Une coupe de cheveux que je croyais ne pas avoir survécu à la disparition de John Lennon mais que ce gonze avait fait renaître de ses cendres. Bref, alors que je m’apprêtais à ranger deux trois cartons qui jonchaient le sol et que le tintamarre continuait au-dessus, le blondinet foncé sortit une remarque totalement inutile : « Mon précédent squat était dans une usine désaffectée alors… il n’y avait pas de bruit.

-         Ah. »

Une usine désaffectée, ça devait être original comme habitation. Une piaule sans chauffage, sans cloison et sans papier peint mais au moins avec l’espace d’organiser une rave partie ! Le gonze continua à parler me regardant ranger une partie du bordel ambiant.

« Ca fait combien de temps que vous habitez ici ?

-         Euh… un peu plus de deux ans, je crois. »

Ma réponse me surpris moi-même. Il y avait déjà deux ans que mon espace vital s’était réduit à ces quelques mètres carrés ? Il y avait déjà un an et demi que j’avais mis mon (beau) brun ténébreux à la porte ? Mais qu’est-ce que j’avais foutu pendant tout ce temps ? A vrai dire, pas grand-chose, j’avais fini ma formation d’éco et puis, je m’étais mise en quête d’un job du côté de la gestion et du marketing. Ca avait été très fructueux : vingt entretiens d’embauches, vingt jolies lettres me remerciant d’être venue. Bon, il faut dire que je n’ai pas du tout la gueule de quelqu’un qui fait de l’éco. Déjà, premier point négatif, je suis de sexe féminin, dans le microcosme de l’ultra-capitalisme où ne défilent que des complets costard-cravate, ça passe mal. Outre ce problème essentiel, je n’ai pas l’esprit trader : arnaquer son prochain ne m’a jamais branchée ; c’est assez embêtant lorsque la qualité essentiel qu’on vous demande est d’avoir l’esprit du carnassier. Moi ce qui me plaît dans l’économie, c’est tout ce dont les employeurs potentiels se foutent royalement : les courbes, les calculs de prévision visant à diminuer les coûts de production, l’analyse des flux économique à travers les continents… Eux ce qui les intéresse c’est qu’on aille au front dans la véritable guerre des marchés qui ensanglante notre bonne vieille Terre. Malheureusement quand on me demande de livrer bataille, j’ai tendance à faire comme ce bon vieux Vian et déserter. En définitif, devant le bide total de ma recherche d’emploi, j’avais fini par postuler pour tout et n’importe quoi et je m’étais retrouvée à des années lumières de l’économie, à un poste de remplaçante aux « coquelicots ». A bien y réfléchir, mon parcours n’était guère plus florissant que celui de mon squatteur…

 

Alors que j’étais encore perdue dans le souvenir de mon parcours abracadabrantesque, le blondinet foncé rompit le silence relatif de l’appartement : « Est-ce que… Est-ce qu’il y a quelque chose à manger ? ». En guise de réponse, je regardai ma montre. Il était six heures quarante-cinq et il avait déjà les crocs ! Bon sang, les mecs c’est comme les gamins, il vaut mieux les avoir en photo qu’en pension ! « Non, mais il y a de quoi faire bouillir de l’eau et de la semoule, ça fait un repas.

-         Et... Est-ce que… je peux faire ça ? »

Je le fixais un instant. Il attendait ma réponse. Il attendait ma réponse et ne bougerait pas tant que je ne lui aurais pas donné la permission. Il m’écoutait comme un gosse aurait écouté sa mère. Comment était-ce possible ? Comment ce type pouvait-il être resté à ce point naïf, docile, lisse ? Ce n’était pas possible. Enfin, j’aurais peut-être pu comprendre l’attitude si j’avais eu cinquante ans mais là… Ce gonze devait avoir pas loin de dix ans de plus que moi ! Je n’allais pas le materner ! En plus, si c’était un substitut de maman qu’il cherchait, il n’était vraiment pas tomber sur la bonne personne. Pour reprendre l’expression très poétique de mon frangin : j’ai la douceur féminine d’un camionneur. La formule est assez hard mais transcrit une certaine vérité, je ne suis pas vraiment du genre à consoler, cajoler ou prendre dans mes bras les âmes en détresses. Je mis tout de même fin au supplice du blondinet foncé : « Allez-y. La bouilloire est là. » Le gonze me sourit avant de se diriger assez maladroitement vers le coin cuisine. Il faillit tomber à cause du sèche-cheveux que j’avais laissé traîner sur le sol depuis la veille. Il réussit tout de même à mettre de l’eau dans la bouilloire et à appuyer sur le bouton. Je le regardai faire n’arrivant pas à m’enlever de la tête que ce gars avait tout d’un gosse : un vrai petit garçon, perdu, qui fait des gribouillages qui ne ressemblent à rien mais qu’il est fier de montrer. Mais qu’est-ce qui m’avait pris d’accepter de le garder dans mon appart ?

 

Alors que le gonze était afféré à la préparation de la semoule, mon esprit se mit à gamberger sur la question. Jusqu’à cet instant précis, je n’avais pas envisagé l’impact que ce Van Gogh des bacs à sables allait avoir sur mon quotidien. Ma vie tranquille et reposante de célibataire heureuse et fière de l’être allait être sacrément perturbée. J’allais me cogner contre ce gonze chaque fois que je serai chez moi. Je devrais faire des efforts pour ne pas me mettre au plumard dès 18h30 en semaine, à végéter devant la télé. Sans compter la vaisselle qui devrait être en partie rangée et nettoyée tous les jours, comme lorsque j’invitais des amis. Les corvées allaient recommencer, misère de misère ! Quoi que… cette fois-ci la situation était un peu différente. Ce gonze n’était pas mon petit-ami alors il pouvait s’en charger… Là, ma conscience refit des siennes en prenant un timbre de voix fort proche de celui de ma mère : «  Ce n’est pas une raison pour le recevoir comme un chien ! » OK.OK. Tant pis pour la tranquillité ; le luxe de la solitude, de l’oisiveté et de la fainéantise m’était interdit. Quelle aubaine ! J’avais la sensation de me retrouver dans la situation de la pauvre fille qui a dit « oui » et qui au lendemain de la nuit de noce se rend compte qu’il lui ait impossible de revenir sur le contrat de mariage. J’avais signé virtuellement le contrat et j’étais liée à ce paumé jusqu’à ce que… jusqu’à ce que quoi ? Jusqu’à ce que ma foutu conscience prenne la bonne résolution de le foutre dehors ou jusqu’à ce que je pète un câble et que je commette un homicide justifiable.

 

Le gonze était toujours dans sa préparation culinaire enfin… disons qu’il attendait que les muses de Jean-Luc Petitrenaud et de Cyril Lignac associées viennent lui enseigner comment faire de la semoule car, à vu de nez, ce type n’en avait jamais fait de sa vie. A défaut de muse, c’est moi qui ai été contrainte de prendre les choses en main. Le pauvre diable avait versé l’eau chaude dans un verre d’eau, comme s’il s’était agi d’une boisson très particulière à prendre avec lorsqu’on mange du blé dur. « Je vais vous montrer comment faire, dis-je, en me dirigeant vers le coin cuisine.

-         Désolé. Je ne sais pas cuisiner. »

C’est vrai que préparer de la semoule c’était une grande expérience culinaire, même un anglais aurait réussi à le faire ! Mais bon, il fallait que je me mette dans le crâne que j’avais face à moi un gamin de six ans et demi.

« L’eau chaude c’est pour mettre sur la semoule pour qu’elle gonfle.

-         Ah bon ?

-         Oui. »

J’attrapais une fourchette. La chance était avec moi, il en restait une qui ne faisait pas partie de mon stock de vaisselle dont j’espérais que des lutins finiraient par les laver à ma place. En fait, peut-être que j’aurais dû la jouer Blanche-Neige, les petits oiseaux et les écureuils auraient fait le boulot… Enfin, en centre ville, à part des pigeons et des rats, je ne sais pas quel genre de bestioles serait venu m’aider. Avec ma fourchette je remuai la semoule tout en versant l’eau chaude. Dans ma grande mansuétude j’ajoutais même quelques gouttes d’huile d’olive à la préparation histoire de donner un peu de goût à la mixture.

« Voilà, dis-je, tendant l’assiette. »

 

Ce qui se passa ensuite, j’aurais dû m’y attendre mais il se trouve que j’ai le cerveau lent (sans mauvais jeu de mots). Ce qui devait arriver arriva. En guise de remerciement, le blondinet foncé me déposa un petit bisou sur la joue. Je dus retenir mon envie de lui envoyer l’assiette à travers la figure et garder un certain calme. « C’est un gosse de six ans et demi, n’oublie pas, me répétai-je ». Ouais, j’avais quand même du mal à m’en persuader quand je voyais le grand dadais de plus d’un mètre quatre-vingt que j’avais sous les yeux. Essayant de garder un certain calme, j’articulais quelque peu menaçante : « Ne refaites plus jamais ça. »

Le gonze me fit un signe pour signifier qu’il avait compris. Je lui donnai son assiette et il se mit à manger.

 

Je regardais ma montre : il était tout juste sept heures. Misère de misère, la soirée était encore loin d’être finie !

11:24 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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