20/08/2007

Conversation

-         Bonjour.

-         Bonjour…

-         Vous venez d’arriver ?

-         Je crois, oui… Quel est cet endroit ?

-         Ici, ce n’est pas exactement un endroit.

-         Alors, qu’est-ce que c’est ? Où sommes-nous ?

-         Nous sommes à mi-chemin entre le papier et le cerveau, à l’endroit exact où se mêle l’imagination de l’auteur à l’interprétation du lecteur.

-         Vraiment ? Pourquoi sommes-nous ici ?

-         Je n’en ai qu’une vague idée mais, j’attends quelqu’un qui sait.

-         Quelqu’un qui sait ?... Ca fait longtemps que vous êtes là ?

-         Vous savez, le temps ne s’écoule pas ici. Je ne saurai dire si j’attends depuis une seconde ou depuis un siècle.

-         Nous sommes dans une histoire ? Nous faisons partie d’une histoire ?

-         Oui, tout à fait.

-         Et, vous savez de quoi elle parle, cette histoire ?

-         Ma foi, non, puisque j’attends de rencontrer quelqu’un qui le saura.

-         Bien sûr… Qu’est-ce que je suis sensé faire ?

-         Tenir votre rôle. Vous devez bien avoir une petite idée de votre rôle.

-         Hum… A bien y réfléchir, je pense que je vous sers d’interlocuteur privilégié mais, ce n’est pas vraiment ce que j’appellerais jouer un rôle dans une histoire fictive.

-         Moi, je pense plutôt que vous êtes le héros.

-         Le héros ? C’est vous qui semblez le plus savant de nous deux et le plus intelligent. S’il doit y avoir un protagoniste : c’est vous !

-         Je n’en suis pas si sûr, mon cher. Personne ne peux prévoir à l’avance ce qu’il se passe dans l’esprit dérangé d’un auteur de fiction.

-         Dérangé ? Ca n’est pas fait pour me rassurer ce que vous dites.

-         Je ne suis pas là pour vous rassurer.

-         Voilà qui est dit… Vous savez si on sort d’ici un jour ?

-         Non, puisque j’attends.

-         Vous attendez ?

-         Celui qui sait.

-         Celui qui sait, oui, c’est vrai… Est-ce que vous vous souvenez d’avant ?

-         D’avant ? Qu’entendez-vous par là ?

-         Avant cet endroit, avant cet espèce de néant plein, avant d’être en ce non-lieu : à la limite de l’imagination de l’auteur et de l’interprétation du lecteur.

-         Parce que vous pensez qu’il y avait quelque chose avant ?

-         Oui. En arrivant ici, j’ai eu comme l’impression étrange de m’éveiller d’un rêve dont j’aurais tout oublié en ouvrant les yeux. Je pense qu’avant… je savais.

-         Intéressant… Et, d’après vous, pourquoi aurait-on tout oublier ?

-         Pour nous manipuler, je suppose. Pour rester les marionnettes irréelles et dociles de celui qui écrit.

-         Nous ne sommes que des personnages de fictions, nous n’avons aucun moyen d’agir par nous même, à quoi bon manipuler l’esprit de ce qui n’est pas autonome ?

-         Je vous l’accorde, jusqu’à la moindre lettre de cette conversation, tout a été écrit à l’avance, prévu, planifié mais, je ne crois pas que nous n’ayons aucun moyen d’action.

-         Pourtant, vous et moi, nous sommes l’irréalité même : nous n’apparaissons qu’au travers des mots d’une phrase ; rien ne peut nous représenter dans le monde concret.  Comment voudriez-vous qu’ici nous puissions agir sur une autre dimension ?

-         Je pense qu’à partir d’un certain moment, les insignifiants personnages que nous sommes choisissent leur destin, qu’ils influencent la suite de leur propre histoire.

-         Et comment arriverions-nous à faire une chose pareille ?

-         Parce que nous existons. Même si nous sommes dans ce monde d’irréalité, de pensée et d’imagination ; ceux qui nous lisent ont l’illusion de nous voir, de nous entendre parler ; ainsi, l’espace d’un instant, nous faisons partie du monde concret. De même, celui qui nous a créé, qui nous fait parler, celui-là nous fait évoluer dans son imaginaire et, par là même, a l’illusion de nous voir.

-         Ce moyen d’action me semble si infime...

-         Au moment où le créateur nous visualise, nous pense, il est emporté par notre personnalité. Il n’est plus vraiment maître de son histoire. Les personnages lui dictent la marche à suivre, ce qui donne une liberté à notre destin.

-         Notre créateur serait influencé par la personnalité qu’il nous a lui-même forgé ? Laissez-moi rire ! Vivement que celui qui sait vienne et qu’il vous donne un peu de bon sens. Je pense qu’il sera là bientôt.

-         Ah oui ! Bien sûr ! Bientôt, quelqu’un viendra et aura réponse à tout ! Je ne veux pas vous vexer mais, la personne que vous attendez ne viendra jamais. D’ailleurs, personne d’autre ne viendra ici !

-         Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?

-         Vous attendez une sorte de dieu de l’irréalité : qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout… Comment pouvez-vous être naïf au point de croire qu’une telle personne existe ?

-         Il est prouvé que de telles personnes existent : l’auteur de ces lignes et toutes les personnes qui ont déjà lu cette conversation savent ce qu’il va nous arriver.

-         Alors, votre plan c’est d’attendre gentiment qu’un brave lecteur arrive dans ce monde irréel et daigne nous expliquer le pourquoi de notre vie ?

-         Bon nombre de personnes rêvent de vivre dans un roman.

-         Entre rêver et passer au concret, il y a un gouffre ! Personne ne voudrait avoir une existence écrite à l’avance et ne pouvoir rien y changer. Et puis, réfléchissez, de quelle manière est-ce que cette personne est sensée venir à vous ? Il n’y a ni entrée, ni sortie ici.

-         Nous sommes bien arrivé là, nous ; il y a donc bien une entrée quelque part. Et puis, selon votre théorie, nous avons un moyen de les atteindre, logiquement, l’inverse devrait être possible.

-         Peut-être, mais, en admettant qu’ils aient un moyen de prendre contact avec nous, nul ne sait s’ils le connaissent et savent l’utiliser.

-         Des êtres capables de nous créer, d’inventer chaque péripétie de notre existence puis de nous détruire ; ces êtres sont forcément capables de nous parler.

-         Ca ne tient pas debout ! S’ils en avaient les moyens, ils s’exileraient eux-mêmes dans un monde irréel ; ils se servent de nous pour fuir la réalité plutôt que de la fuir eux-mêmes, c’est donc qu’ils n’ont pas d’autre alternative. Nous ne sommes là que pour nourrir leur imaginaire, leurs songes… S’ils ont un moyen de nous atteindre, ils l’ignorent.

-         Pour quelqu’un qui dit ne même pas savoir quel rôle il joue dans cette conversation, je trouve que vous affabulez avec beaucoup d’aplomb.

-         J’affabule ? Je pourrais en dire autant de vous ! Personne n’apparaîtra de ce néant ! Rien de réel ne peut apparaître ici et… qu’est-ce qu’il se passe ?

-         Quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

-         Vous le sentez vous aussi ?

-         Quoi donc ?

-         Comme une présence… J’ai l’impression que quelque chose est à nos côtés.

-         C’est parce que vous êtes entrain de glisser un peu plus vers l’imagination du lecteur, probablement.

-         Non, ça n’est pas ça. C’est autre chose.

-         Autre chose ? Une bribe de pensée parasite, peut-être ?

-         Une bribe de pensée parasite ?

-         Il arrive que le lecteur pense à autre chose en nous lisant, que les imaginaires se mélangent, si vous préférez. Des fragments de souvenirs se mêlent à cet univers et provoquent une légère perturbation.

-         Ah oui ? Alors, pourquoi ne la voit-on pas, cette pensée ? Elle est faite avec la même irréalité que nous, non ?

-         Cette pensée n’est pas liée à la situation que nous vivons. Elle ne joue pas de rôle direct et donc ne se matérialisera pas à nos yeux. Un souvenir peut traverser notre univers mais il ne peut en aucun cas en faire partie. C’est un élément indésirable comme un fantôme qui rendrait visite aux vivants.

-         Comment savez-vous tout ça ?

-         Il y a une chose pour laquelle vous aviez raison : je suis plus intelligent que vous.

-         Très drôle ! Tenez, puisque vous êtes si intelligent, auriez-vous une idée pour nous faire sortir d’ici ?

-         Attendre.

-         Attendre ! Attendre celui qui sait, c’est ça ?

-         Non. Seulement attendre la fin. Personne ne peut nous faire sortir. Une fois que l’histoire est commencée elle doit se finir. Nous ne nous en irons d’ici que quand les mots arrêterons de se succédés sur les pages ou lorsque le créateur décidera que nous n’avons plus de rôle à jouer.

-         Quoi ! C’est scandaleux ! Je ne veux pas me soumettre à cette fatalité !

-         Que vous le vouliez ou non ne changera rien. Nous revivrons ces mêmes moments autant de fois que quelqu’un voudra lire ces lignes d’écriture. Eternellement prisonnier de ce monde irréel et du texte qu’a écrit pour nous l’auteur.

-         Non ! Ma vie ne se limitera pas à cette conversation ! Je ne l’admets pas !

-         Cessez de vous emporter, c’est lassant !

-         Si je pouvais toucher quelqu’un de réel… Vous, si vous m’entendez, je vous en prie ; très humble lecteur, faites quelque chose pour moi. Si vous avez un cœur, aidez-moi…

-         Vous vous couvrez de ridicule.

-         Je veux vivre libre. Je ne veux plus être enchaîné aux lettres. Admirable lecteur, faites quelque chose pour moi…

-         Que voulez-vous qu’il fasse votre ‘‘admirable lecteur’’ ? Brûler le livre avant d’arriver à la fin ?

-         C’est une solution. Au moins, je n’aurai pas à vivre pour l’éternité la même histoire sans jamais pouvoir m’en échapper. S’il ne subsiste plus aucun écrit, je meurs véritablement mais, je sors de ce cercle infernal.

-         Et à moi ? Vous y avez pensé ?

-         A vous ?

-         J’attends celui qui sait ! Si vous incitez le lecteur à ne pas lire la fin, jamais je ne le verrai.

-         Vous et votre Messie ! Vous êtes infernal ! Il ne viendra pas, de toute façon ! Alors, qu’on brûle ces mots.

-         Taisez-vous ! Vous voulez notre mort !

-         Brave lecteur, si vous avez un cœur, laissez-moi aller hors de ce monde ; que je puisse avoir la liberté de me détruire puisque je n’ai pas la liberté de vivre.

-         Arrêtez ! Reprenez-vous ! Vous avez la possibilité de vivre, pourquoi l’abandonner ? Vous ne devriez pas penser à votre fin, c’est lugubre.

-         Je n’ai jamais eu qu’un espoir : la liberté. Une chose qu’en temps que personnage de fiction je ne peux et ne pourrai jamais avoir. Je voudrais m’exprimer par moi-même avoir un destin, bref, exister véritablement. Mais… c’est impossible.

-         Vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez déjà d’être ici, d’être lu par quelqu’un, d’avoir la considération, l’attention d’un lecteur.

-         Comme si c’était vivre ! Nous sommes tout deux sur une espèce de scène, le lecteur observe ce que nous faisons. Je ne peux m’adresser au lecteur que par des mots qu’on m’a dictés. Je suis une pauvre marionnette à qui on fera jouer le même spectacle des dizaines et des dizaines de fois. Je préfère cent fois mourir que d’assumer ce destin.

-         Pourtant…

-         Pourtant quoi ? Vous allez encore me parler de celui qui sait ! Où est-il ? Qu’attend-il pour venir ? Personne ne viendra nous sommes seuls et nous le resterons.

-         Vous devriez vous contenter de ce que vous avez plutôt que de vous plaindre de ce que vous n’avez pas.

-         Ca vous va bien de dire ça !

-         Rendez-vous compte, nous sommes lus par une personne, n’est-ce pas la chose la plus merveilleuse qui soit ? Nous traversons l’esprit de quelqu’un ! Sentez cette présence, cette concentration de l’autre côté de la page. J’entends presque le souffle régulier d’une respiration, j’aperçois presque les allées et venues des pupilles passant d’une lettre à une autre, d’un mot à l’autre, d’une ligne à une autre. En tendant la main un peu plus, je pourrais presque toucher son âme.

-         C’est une bien maigre consolation.

-         Une maigre consolation ! Nous ne sommes que des personnages de fictions et le lecteur nous accorde son temps et son attention. Peut-être même resterons-nous à jamais graver dans la mémoire du lecteur. La reconnaissance, n’est-ce pas quelque chose qui vaut au moins autant que la liberté ?

-         Oui, peut-être. Peut-être que le fait d’être lu est la seule chose dont un personnage de fiction, tel que nous, peut être fier. Peut-être que je devrais être heureux de savoir que les paroles que je dis sont écoutées… D’accord, je vais l’attendre avec vous.

-         Qu’est-ce que vous allez attendre avec moi ?

-         Celui qui sait.

-         Ce n’est plus la peine de l’attendre, mon ami. Il est là depuis le début de cette conversation mais, il n’apparaîtra pas, d’ailleurs, il va bientôt partir car les mots deviennent moins nombreux et notre existence arrive à sa fin.

-         Vous avez pu lui parler ?

-         Non, mais, ça n’a pas d’importance. Il sait que je l’ai attendu et que des milliers d’autres personnages l’attendent aussi désespérément que moi. Je n’ai que deux choses à lui dire et j’espère qu’il s’en souviendra : grande est la solitude du personnage qui reste éteint dans un livre fermé, grande est la tristesse d’un personnage qui n’est plus écouté.

13:59 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

A propos.... J'ai écris ça il y a trois ans. C'est un des rares textes que j'apprécie toujours malgré le temps qui passe. Pour l'anecdote, après que je l'ai fait lire à ma mère, celle-ci m'a demandé qui avait écrit ça. Ca m'avait un peu décontenancé et je ne sais toujours pas si je devais le prendre bien ou mal qu'elle n'ait pas envisager au départ que c'était de moi.

Écrit par : Coralie | 20/08/2007

bravo ! franchement, Coralie, c'est la première fois que je viens sur ton blog, mais je le trouve vraiment génial, je n'ai sincèrement jamais vu un blog aussi intéressant, avec des sujets aussi diversifiés et aussi fournis, de l'humour...
ce texte est génial, on a l'impression d'être dans plusieurs dimensions en même temps..;
et puis c'est quand l'épisode 5 du squatteur ? ça fait longtemps que tu n'en a pas rajouté !
merci de m'avoir occupée une partie de l'après midi ;-)

Écrit par : loug | 21/10/2007

re: bravo ! Coucou Loug !

Contente de voir que quelques âmes s’égarent encore sur mon blog de temps en temps et aussi très flattée que le contenu t'es plu.
Pour ce qui est du Squatteur, je l'avais laissé de côté un moment mais, l'écriture est repartie à présent.

Écrit par : Coralie | 29/10/2007

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