29/10/2007

Un brun de folie (Chapitre 5)

C’est étrange comme le passé peut ressurgir de manière inopinée alors que l’on pensait l’avoir laissé loin derrière soi dans les couloirs nauséeux de la subconscience. Alors que la présence de mon squatteur dans ma studette me faisait immanquablement réfléchir aux frasques de ma vie de couple passée, la sonnerie de mon téléphone portable (digne d’une pub télé) retentit.

Je regardai l’heure, intriguée. Il était assez rare que l’on m’appelle pour la bonne et simple raison que je fais partie de cette catégorie de personnes qui, à défaut d’appeler, textote. J’ai une certaine maîtrise de la textolangue ce qui peut énerver les non initiés ainsi que les fervents défenseurs de la langue de Molière qui pensent que l’écriture abrégée va bientôt envahir la littérature (imaJné dé bouk1 entié ékri kom sa). Contrairement à ce que vous pourriez penser, mon addiction aux textos n’était pas due à un dégoût de l’orthographe et de la grammaire : les paroles s’envolent, les écrits restent et, de fait, je préférais écrire dans cette langue phonétique débraillée, proche du style télégrammatique que de converser des heures face à une machine qui ne sauvegarderait pas un seul mot de ce que j’aurais pu dire. Par ces petits messages je perpétuais en quelque sorte ma passion adolescente pour le genre épistolaire…

Quoi qu’il en soit, le téléphone sonnait, indiquant qu’une personne située dans un autre espace que le mien cherchait à entrer en communication avec moi. Je dus me relever du clic-clac pour aller à la rencontre de mon téléphone portable. Mon portable, comme tout portable qui se respecte, était perdu dans un recoin obscur de mon sac. Mon squatteur, tout en admirant la quête éperdue que je menais pour atteindre mon appareil à boucan, me demanda : « Qu’est-ce que c’est, cette sonnerie ? »
Ma sonnerie était assez peu reconnaissable si on n’avait pas été élevé, comme moi, avec un frangin totalement féru de jeux vidéos des années quatre-vingt. Le son tonitruant qui émanait de ma besace était la musique de générique de Super Mario Bros 3 tirée de la version sortie sur la première console Nintendo en 1988 au Japon. L’avantage d’une telle sonnerie était que personne ne l’avait, l’inconvénient était que chaque fois que quelqu’un la reconnaissait, je passais pour la pire gameuse du quartier.
« C’est super mario bros 3, répondis-je, au moment où je me saisissais du combiné.
- C’est bizarre comme sonnerie de portable, pour une femme. »
Je me retins de lui sortir ce que je pensais de ce type d’a priori machistes sur ce qui est approprié où non à la gent féminine. Comme si les jeux vidéo étaient des attributs typiquement masculins qu’il était dérangeant de trouver chez un humain issu du sexe opposé ! Je n’ai jamais admis cette dictature, ce carcan établi dès la naissance qui classait garçons et filles dans des catégories distinctes. Les uns étaient en bleu, les autres en rose ; les uns jouaient avec des voitures, les autres avec des poupées ; les uns avaient la panoplie du cow-boy, les autres celle de la princesse ; les uns jouaient aux billes dans la cour de récré, les autres à la corde à sauter. Pourquoi cette inégalité profonde ? Pourquoi cette différence sous-jacente ? « Et pourquoi tu réponds pas à ce putain de téléphone ! » m’intima la douce voix de ma conscience.
Tout en décrochant, j’adressai à mon blondinet foncé un : « J’aime être originale. » pour ne pas le laisser sans réponse. La remarque sembla grandement le contenter puisque le gonze m’adressa un hochement de tête.

« Allo. »
Dans la précipitation, je n’avais même pas fait attention au numéro d’appel de mon interlocuteur. D’ailleurs, pour tout vous avouer, si j’avais su quelle était la personne qui m’appelait, je n’aurais certainement pas décroché.
« Oui, Clo, je te dérange ? »
Il n’existait sur cette terre plus qu’une seule personne qui m’appelait sous ce diminutif imbécile, j’ai nommé Benjamin-Pierre Cavelier d’Esclavelle plus connu sous le nom de Benji (oui, mon ex, vous avez fait le bon rapprochement : c’est encore un militaire qui gagne un filet garni !) : « Qu’est-ce que tu veux ?
- J’ai besoin de parler à quelqu’un de confiance. Est-ce que je peux passer ?
- Qu’est-ce qui t’arrive ?
- J’ai pas mal de soucis en ce moment avec la recherche d’emploi, tu sais ce que c’est. Et puis, Steph m’a quittée. »
Une de plus à annoter sur le grand panneau des ex du (beau) brun ténébreux ! Dans un certain milieu masculin, que j’ai fréquenté, il est d’assez bon ton de prendre et de balancer les filles comme on le ferait avec des tickets de métro. Mon ex n’était pas très loin de cette tendance mais il fallait croire qu’il y avait comme un retour de bâton depuis quelques temps. Néanmoins, je n’allais pas pleurer sur son sort, il s’en remettrait bien vite. Benji appliquait à merveille la bonne vieille maxime « une de perdue, dix de retrouvées » ; pour preuve, avant que je ne sorte avec lui, le bougre n’avait déjà plus assez de ses doigts et de ses orteils pour compter son nombre d’ex. Par voie de conséquence, il n’avait plus assez de gigaoctets dans son cerveau pour se souvenir en détails de toutes. Il avait également la fâcheuse habitude de parler de ses ex en leur attribuant des numéros, d’ailleurs, si mes souvenirs étaient exacts, j’étais le numéro 28.
Je finis par lui répondre : « Je suis désolée mais je vois pas en quoi ça me concerne.
- Je suis à la gare, là, sur le quai, au plus près de la voie. Plus je m’approche, plus j’ai la sensation de vitesse, la sensation d’exister vraiment. »
Bon, la question était en partie résolue : il avait péter un câble et il appelait SOS psycho-Clo à la rescousse.
Le (beau) brun ténébreux continua : « Je suis perdu, je ne sais plus où j’en suis et, en même temps, dans un sens, je pense qu’il valait mieux que ça se termine avant que je ne m’attache trop. »
Raisonnement très intéressant digne d’un Benji au sommet de son art ! C’est vrai, plus on s’attache aux gens plus on a tendance à les quitter, c’est une donnée parfaitement logique ! Le pire dans l’histoire c’est que ses conneries ne dataient pas d’hier. Mon ex était de ces gars qui ne sont psychologiquement stables qu’à partir du moment où ils ont une petite amie sous la main mais qui ont une trouille monumentale que la petite amie puisse à un moment donné prendre plus d’importance que leurs espérances professionnelles. Il y avait quelques temps, il avait largué une de ses ex parce qu’on lui avait proposé un job à Antibes ou Marseille et il s’était retrouvé dans la situation où il avait à choisir entre sa petite amie et son boulot. C’était le boulot qui l’avait emporté (même si au final, il n’était parti ni à Antibes, ni à Marseille). Benji continua : « Steph est vraiment quelqu’un de génial. Tu sais, je n’avais jamais connu ça auparavant, même avec toi…
- Ne remets pas notre relation sur le tapis, s’il te plaît.
- Mais là, c’était tellement différent et je me demande si je n’ai pas tout gâché. Je me demande si je n’aurais pas dû insister, si je n’aurais pas dû le supplier pour que je puisse rester avec lui. »
Lui ? J’eus un moment de stupeur totale en entendant ces mots. Mon ex, le pire Don Juan que la terre ait portée jusqu’à ce jour s’était enamouraché d’un mec ? Il s’était cogné la tête contre une poinçonneuse à la gare, ou quoi ? Non, là, franchement, je tombais des nues.

Je m’assis sur le clic-clac, quelque peu terrassée par le choc de la révélation. Mon blondinet foncé me lança un regard inquiet. Je devais vraiment avoir une tête horrible. A l’autre bout du fil, la voix de Benjamin-Pierre me semblait plus lointaine : « Chloé ?... Chloé, tu es toujours là ?
- Oui.
- Personne n’était au courant de cette histoire bien sûr, tu es la première à qui j’en parle. »
Quel honneur ! J’aurais dû en tirer une fierté inégalable. J’étais la première personne à avoir l’honneur de savoir que mon ex était à voile et à vapeur : « Ouais, c’est gentil mais, concrètement, là, à quoi tu veux en venir ?
- Je m’étais dis que peut-être je pourrais rester quelques temps chez toi.
- Tu manques pas d’air !
- C’est ce que je craignais. T’es exactement comme toutes les autres, t’en as absolument rien à foutre de moi. Adieu. »
Pincez-moi, je rêve ! L’autre gugusse avait décidé de me rendre responsable de son suicide ! Comme si moi, j’y étais pour quelque chose dans le fait qu’un abruti du nom de Steph ait décidé de le larguer. J’avais vraiment une capacité rare à m’attirer les gogos ! Malgré tout, je ne pouvais pas laisser mon ex se suicider sans rien faire. J’ai eu la vision éphémère de Benji sautant sur les rails d’un train, transformée en bouillie humaine à peine reconnaissable puis, moi, à la morgue tentant de reconnaître le corps (quelle horreur !). Non, je ne voulais pas de ça et puis, je n’avais pas vraiment envie d’avoir un suicide sur la conscience ; elle me gonflait déjà suffisamment comme ça sans que j’ai à me coltiner une charge supplémentaire : « Non, tu te trompes, Benjamin-Pierre, je t’apprécie beaucoup. T’es quelqu’un de bien. Ne fais pas ça, d’accord. Passe à l’appart, si ça peut te rassurer de me voir, de discuter mais ne saute pas sous le prochain train qui passe. »

Ces mots furent suivis d’un long silence, un silence si long qu’à un moment donné, j’ai cru que le (beau) brun ténébreux avait réellement fini par sauter. Je me sentais blanchir a vue d’œil. La voix de Benjamin-Pierre finit par retentir dans le combiné : « J’ai besoin de ton soutien, Clo. J’en ai autant besoin que d’air pour respirer. »
Oulà, l’envolée lyrique ne présageait rien de bon. La dernière fois qu’il avait sorti une tirade de ce genre, c’était juste après que je lui ai dis que tout était fini entre nous. Je l’avais retrouvé sur le tapis, par terre, tenant compagnie à une bouteille de tequila, en plein coma éthylique (ça fait toujours plaisir de trouver ça en rentrant de la fac…). Je finis donc par céder devant l’ultimatum : « D’accord, Benji, d’accord. Calme-toi. Sors de la gare, prend le tram et viens jusqu’à l’appart.
- J’arrive d’ici une demi-heure. »

S’ensuivit le bip caractéristique de la fin de la communication. Il avait raccroché. Dès que j’entendis ce bip, j’eus la sensation étrange de m’être faite pigeonnée une seconde fois. Car, à bien y réfléchir, Benji avec un mec, c’était la chose la plus ridicule que j’avais pu entendre. Comment je pouvais tomber dans un panneau pareil ! Ca n’avait ni sens, ni explication. Cependant, comme je n’ai de cesse de vous le dire, je suis bonne poire alors, j’ai cru les dire du (beau) brun ténébreux. Je l’ai cru de la même façon que j’avais cru en sa sincérité, le jour où il m’a sauté dessus pour me rouler un patin. Je l’ai cru parce que j’ai cette tendance tout à fait anormale à faire confiance aux gens et à ne pas craindre ce qui me pendait au nez depuis quelque temps, depuis le jour où je n’ai pas décidé de rompre tous les ponts avec ce type qui, depuis que je l’avais quitté, me harcelait pour me récupérer.

Mon blondinet foncé, qui semblait très attentif à ma santé mentale, me pris par les épaules sur le clic-clac tout en me demandant si tout allait bien. Le fait est que je n’allais pas bien du tout. Je n’avais pas du tout envie que Benjamin-Pierre débarque ici mais, dans ma tête, je n’avais guère le choix. Je ne pouvais pas avoir sa mort sur la conscience. J’étais tellement perturbée que je ne fis même pas remarquer à mon blondinet foncé qu’il venait d’enfreindre la règle numéro 2 en me tenant par les épaules : « Qu’est-ce que c’était que ce coup de fil ? »
J’expliquai en détails les dires de Benjamin-Pierre, donnant quelques éléments de clarification sur la relation que j’avais pu entretenir avec lui. J’insistai également sur les quelques retours au bercail qu’il avait effectué par le passé dans le but de revenir dans mon pieu. Fred le squatteur m’écouta avec sa patience toute enfantine avant de me demander : « Vous en êtes encore amoureuse ? »
Je pris la question comme une gifle. Je me levais précipitamment du clic-clac, lui faisant face : « Bien sûr que non ! Pourquoi vous me posez cette question ?
- Eh bien, ça me donne l’impression qu’il tente de vous récupérer.
- Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?
- Voyons Chloé, vous êtes très jolie. »
De manière étrange, je me pris le compliment dans la figure encore plus violemment que j’avais pris la question sur les sentiments que je pouvais encore éprouvés pour mon ex. Je me retrouvai totalement désarmée face à cette affirmation. Dans le soucis de m’enlever cette dernière phrase de la tête, je jetai un œil à ma montre : sept heures quarante. Ma petite Chloé, il était grand temps de faire de cette bicoque un endroit habitable pour un zigoto de plus !

14:09 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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