15/11/2007

Baby-Squatteur (chapitre 6)

Une demi-heure, il m’avait dit qu’il arrivait dans une demi-heure. Je sentais le stress me gagner comme avant de me prendre une soufflée par ma chef aux Coquelicots, mademoiselle Velde. Mademoiselle Velde faisait partie de cette catégorie d’aide-soignante qui se prenne pour des docteurs émérites et, de fait, commande à leurs collègues comme un général commanderait à un bataillon d’infanterie. Elle me dictait le moindre de mes mouvements et critiquait toutes les initiatives que je pouvais prendre. Comme dirait madame Gatier : « J’en ai connu des saletés de caporaux boches pendant la guerre mais c’était des agneaux face à la Velde. ». A la maison de retraite, son surnom était « Barbie ». Mademoiselle Velde, étant très idiote, trouvait cela assez flatteur (il faut dire qu’elle était blonde). Elle l’aurait été bien moins si elle avait su que ce surnom lui était attribué en référence à Klaus Barbie et non pas à la poupée du même nom.

Je jetai un œil à l’état de ma maison de schtroumpfs, à mon capharnaüm de célibataire fainéant. Aussi étrange que cela puisse paraître, je me sentais bien dans cet univers mal rangé, désordonné où on pouvait trouver le Manager Minute sous une pile d’assiettes. Cependant, peu de gens apprécient ce genre de dépravement. Mon blondinet foncé, constatant mon état d’impuissance muette face à l’intérieur de mon appartement, se proposa : « Vous voulez que je vous aide à quelque chose ?
-         
Benjamin-Pierre va arriver d’ici une demi-heure, je ne pense pas que… » Je fus interrompu. Quelqu’un frappait à la porte. Mon premier réflexe fut de regarder ma montre : dix minutes. Il s’était passé exactement dix minutes entre le temps où mon ex m’avait appelé pour sauter sous un train et le moment où il se retrouvait devant ma porte. Humainement, il était absolument impossible de joindre la gare à ma baraque en dix minutes, il y avait plus de vingt bornes entre les deux endroits ! Alors à moins de s’appeler Harry Potter et de pratiquer le transplanage, je ne voyais pas comment gugusse 1er pouvait être devant ma porte : « Il t’a pris pour une conne ! » Pour une fois, j’étais parfaitement d’accord avec ce que venait de me dire ma conscience. Cependant, j’avais beau être naïve, j’étais loin de me laisser faire. Il ne s’en sortirait pas comme ça le bougre.

Je pris mon squatteur à parti : « Oui, si ça ne vous dérange pas, j’aurais besoin que vous me rendiez un service.
-          D’accord… » On frappait à nouveau : « Vous n’allez pas ouvrir ? Demanda-t-il naïvement.
-          Non, Frédéric, c’est vous qui allez ouvrir et dire que vous habitez ici, que vous êtes le nouveau locataire de cet appartement.
-          Ce n’est pas le cas.
-          Ecoutez, c’est un service que je vous demande, si mon ex vous trouve ici, seul, je pense qu’il me lâchera les baskets. » Le gonze eut une légère moue assez proche de celle d’un enfant à qui on vient de demander de mentir et qui sait qu’il ne sera pas convainquant. En vérité, je sentais venir la catastrophe à plein nez. Si Benjamin-Pierre se trouvait derrière cette porte et qu’il demandait où j’étais, mon squatteur serait incapable de donner une réponse convaincante. J’espérais cependant que le simple fait de ne pas me voir ouvrir la porte le décontenancerait.

Je connaissais bien mon ex, à coup sûr, dans l’état de frénésie lyrique où il se tenait, il m’avait préparé un discours d’entrée du genre : « J’ai attendu que tu ouvres cette porte tel Moïse attendant que s’ouvre la mer rouge. » Oui, j’avais oublié de vous dire : mon ex, étant un Don Juam, se sentait obligé de temps en temps de faire de la poésie qui se révélait toujours des plus affligeantes. Il se prenait pour Lamartine mais ne faisait que de se noyer dans le Lac. Je ne sais pas si vous pouvez imaginer ce que donne un macho qui cherche à la jouer fleur bleue, mais c’était ce que mon ex essayait de faire. Ca pouvait donner un résultat assez comique. Je le vois encore me déclamer alors que je faisais la vaisselle : «  J’aime te voir plonger les couverts dans l’eau purificatrice, tandis que je me prélasse dans des draps propres et lisses. » Ici, la pauvreté du vers n’avait d’égal que la stupidité du discours. 

Quoi qu’il en soit mon squatteur finit par s’exécuter et alla ouvrir la porte tandis que je me planquais contre un mur. Mon squatteur eut l’air assez surpris de mon attitude, ce qui était, je crois, la première réaction normale à laquelle j’assistais. J’entendis le grincement de la porte : « Bonjour.
-          Bonjour. Vous êtes le nouveau petit ami de Chloé ? » Cette voix, ce n’était pas celle de mon ex. Je sortis de ma cachette, derrière le mur, pour voir de qui il s’agissait. J’eus un sursaut de stupeur : ma voisine, ma voisine du dessus aux gosses qui braillent, celle qui me materne chaque fois qu’elle me croise. Mais qu’est-ce qu’elle voulait ? A coup sûr, c’était pour me refiler ses petits monstres. Ca arrivait à peu près une fois tous les deux mois qu’elle me demande de les garder un mercredi entier. Ma voisine me fit un grand sourire en me voyant : «  Chloé, je suis très heureuse de voir que vous avez trouver un beau garçon. Vous savez, je m’inquiétais de vous savoir toute seule ; une jolie fille comme vous. » Non mais ça allait bien cinq minutes le dénigrement du célibat ! Et puis, qu’est-ce qu’ils avaient tous à me dire que j’étais jolie ? J’essayais de rattraper le coup : « Ce n’est pas ce que vous pensez, Catherine.
-          Vous n’avez pas à vous justifier auprès de moi vous savez. Je venais vous demander si ça vous dérangerait de garder Lise et Théo mercredi.
-          Je suis désolée, je travaille toute la journée mercredi.
-          C’est vraiment dommage…
-          Si vous voulez, moi, je peux le faire, proposa mon squatteur. » Je le regardais avec des yeux ronds. Lui garder des gosses ? C’était ridicule ! Ce grand dadais n’était même pas capable de se garder tout seul : « Ca m’arrangerait vraiment beaucoup, continua ma voisine. Vous êtes sûr que ça ne vous dérange pas ?
-          Pas du tout.
-          Vous êtes un ange, lui déclara-t-elle tout en me faisant un discret clin d’œil. Eh bien, dans ce cas, je compte sur vous mercredi dès 8h, votre petite Chloé vous expliquera comment ça se passe. » Puis, elle partit. Elle nous laissa planter là, tous les deux sans que j’eus le temps de démentir la déclaration ignominieuse qui faisait du blondinet foncé mon nouveau petit ami.

Le gonze ferma la porte et dès que celle-ci fut fermée, j’entrai inutilement en colère : « Mais pourquoi vous avez accepter ?! » Au moment même où je m’entendis dire ces mots ma conscience revint à la charge : « Laisse-le, il a cru bien faire. » Ca c’est sûr c’est bien fait ! Enfin, à présent que j’étais embarqué dans cette galère, il fallait que je fasse avec. Et puis, c’était moi qui avait eue l’idée stupide de lui faire ouvrir la porte. Le gonze se confondu à nouveau en excuse : « Je pensais que ça pouvait vous rendre service. » Sur ce point là, il n’avait pas complètement tort. Les petits monstres à garder me faisait toujours un tantinet d’argent de poche et je n’aurais pas voulu que ma voisine ait l’idée de faire garder ses gosses par quelqu’un d’autre. Cependant, j’avais vraiment beaucoup de mal à envisager le gonze entrain de s’occuper de Lise et Théo. Pour moi, il était évident qu’il allait se faire manger tout cru. Il était trop naïf, trop… trop quoi exactement ? « Trop con, me dicta une voix dans ma tête qui se fit tout de suite réprimander par Gimini Cricket. »

Je m’assis sur le clic-clac et lui demandai : « Vous avez déjà gardé des enfants ? »Hochement de tête négatif. Je continuai donc : « Vous savez ce n’est pas une partie de plaisir. Théo a trois ans et Lise cinq. Ils passent leur temps à se chamailler et à se crier dessus. C’est très dur de les canaliser.
-          J’ai des frères et sœurs, vous savez. » La remarque me surprit. Je n’avais pas envisagé ce gonze en dehors de sa situation de paumé professionnel, en dehors de sa voix assez éthérée, de sa démarche molle et de son look ‘peace & love’. C’était bizarre mais, j’avais du mal à l’imaginer s’énervant contre qui que ce soit. A six ans, il devait être comme il était à l’heure actuelle : zen et craintif. Je l’imaginais se cachant dans un trou de souris dès que son père ou sa mère haussait la voix, écrasé par l’autorité de ses parents, écrasé par l’autorité de ses frères et sœurs. Je l’imaginais se planquant seul dans un placard avec des crayons et du papier et barbouiller ses premières œuvres d’arts qui ne ressemblent à rien. Il allait se faire bouffer tout cru, il n’y avait pas de doute : un briefing total était nécessaire.

Je fis un tour vers mon coin bibliothèque, une espèce d’étagère où reposait un monticule de livre en tout genre. On y trouvait aussi bien Le Capital de Marx (cadeau comique de Dju qui me considérait comme une ultra gauchiste du fait que je ne soutienne pas Sarko) que le livre de la cuisine étudiante ou un policier américain quelconque. Dans ce fatras, je retrouvais la bible de tout baby-sitter en herbe : un manuel d’activité de bricolage pour les 4-10 ans. Je le tendis à mon squatteur : « Là dedans, il y a toutes les activités intérieurs susceptibles de les calmer un peu. »

J’avais dû dire ça d’une voix assez solennelle car il ne semblait pas très rassuré. Mais, le fait était que je n’avais pas spécialement envie de le rassurer. Il ne savait pas à quoi il allait se confronter en montant mercredi à l’étage supérieur.

17:42 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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