25/05/2008

Des monstres à buter !

Aujourd’hui, partons à la découverte d’un monde pas beau, infesté de bouffeurs de chairs humaines à l’allure vaguement humanoïde : Zombies !!!

Zombies !!!
(il faut pas oublier les trois points d’exclamations) est un jeu de société (oui, encore un, c’est mon blog, je fais ce que je veux !) assez fendard où vous évoluez dans une ville américaine envahie de monstres qui n’attendent que de vous bouffer. Votre objectif, si vous êtes trouillard, atteindre le premier l’héliport, prendre l’hélicoptère pour vous barrer de cette ville pourrie en laissant vos adversaires se faire dévorer ; si vous êtes téméraire, zigouiller 25 zombies (sans vous faire tuer avant).

Le visuel valant plus qu’un long discours voici un exemple de Raphi trucidant des zombies sous l’œil admiratif de Flo et Zulie (et d'autres qu'on ne voit pas sur la photo, entre autre, le genou à gauche).


Zombies

Comme on peut le voir, sur cette table est posé un terrain de jeu (la ville) qui évolue puisqu’à chaque tour, un joueur pose un bout de rue supplémentaire (qui est agrémenté de zombies supplémentaires). Dans ces bouts de rue, il peut y avoir un bâtiment dans lequel il est possible de se réfugier (et surtout de trouver des vies pour se soigner et des balles utiles contre les zombies). On a aussi des personnages assez moches gris-blanc ou verdâtre, les fameux zombies, et les personnages moins moches (de couleur criardes) qui sont les derniers survivants que vous incarnez.

Les bases étant ainsi posées, je vais vous expliquer un peu comment se déroule le jeu. Comme tout jeu qui marche, la règle est simple. A son tour, le joueur pose un bout de rue sur la table puis, il lance le dé, c’est le nombre de case dont il peut avancer. A chaque fois qu’il rencontre un zombie (il ne peut y avoir qu’un seul zombie par case), on jette le dé pour le combat. Si le résultat est supérieur à 4, le zombie est zigouillé, sinon, soit :
- on dépense des balles (chaque balle équivaut à +1 pour le jet de dé)
- on dépense une vie (et dans ce cas on doit relancer le dé)
- on meurt (et on recommence à zéro)

Pour pimenter le jeu, chaque joueur a aussi dans ses mains des cartes événement qui peuvent permettre de ralentir un joueur qui serait trop proche de l’héliport, d’ajouter des zombies ou d’avoir un bonus (certaines cartes ne peuvent se jouer que dans certains bâtiments).

Une partie dure quand même au minimum une heure mais c’est assez plaisant et, du fait de la carte évolutive, chaque partie est différente. Autant dire que je vous conseille comme moi d’y aller : buter les zombies !

23:27 Écrit par Coralie dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : jeu de societe |  Facebook |

21/05/2008

Les frangins chanteurs

Il y a quelques temps, sous les conseils de Charmant qui préconisait que j’essaye d’écouter de temps en temps des radios musicales pour changer des débats habituel d’Europe 1 et France Culture – je sais, ça fait peur quand je dis que j’écoute ça -, j’ai écouté par internet virgin radio nouvelle scène (ex : Europe2) : http://scenefrancaise.virginradio.fr

A la suite de cette écoute, une chanson m’a titillée l’oreille. Cette chanson c’est L’interprétation, une chanson qui traite de la violence urbaine en générale et de celle des flics en particulier ; le rythme était entraînant, les paroles intéressantes, de quoi aller creuser plus loin. 

J’ai donc creusé pour découvrir qui chantait cette chanson et je suis tombée sur Volo : groupe composé des deux frères Volovitch, Frédéric et Olivier. Ils ont composés deux albums studios : Bien Zarbos et Jours Heureux qui constituent des petits bijoux (surtout Jours Heureux). Comme je le disais, il y a du rythme, un bon son de guitare, la performance vocale n’a rien d’exceptionnelle mais les textes sont travaillés. Bref, ça se boit comme du petit lait et moi, j’en redemande. Il est donc normal que je consacre un peu de ce blog à cette découverte musicale.

Pour vous donner un avant-goût, je vous propose le clip de Fiston, chanson pas engagée mais très sympa. Bon clip !

10:59 Écrit par Coralie dans Musique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : nouvelle scene, volo |  Facebook |

06/05/2008

Par une belle nuit de 1888

        Voilà des mois qu’ils ne parlent plus que de ça. Les crieurs de journaux n’ont plus que ce mot-là à la bouche et ils le scandent avec une délectation malsaine. Toute la misère du monde chez vous pour moins de dix pences ! Tous s’enflamment pour cette sombre affaire. Quoi de plus normal ? Cette affaire fait revenir à la surface leurs fantasmes en sommeil : leurs attentes de perversion inassouvies, leur misogynie exacerbée… Quelque part, ils l’admirent. Ils sont fascinés, hypnotisés par l’œuvre morbide de ce génie : la précision du mode opératoire, l’absence de mobile, l’absence de réel suspect. Ils pensent tenir là une idole, une icône. Les journalistes l’ont quasiment élevés au rang de dieu (ou de diable mais où est la différence ?). Tous les jours, ce sont de nouvelles fausses lettres du tueur qu’ils publient, de nouvelles spéculations sur son identité, de nouvelles affabulations sur son profil psychologique. Ils attendent plein d’espoir qu’il opère à nouveau : chaque crime est un nouveau sanctuaire à étudier, un nouveau chef d’œuvre de barbarie à analyser et chaque chef d’œuvre leur fait vendre des exemplaires et des exemplaires de leur journal. Des journaux, je n’en ai jamais vu se vendre autant depuis que ça à éclater. Tous ceux qui savent lire se promènent avec un exemplaire du Star entre les mains et ceux qui ne savent pas se précipitent sur le Star pour voir les croquis et les quelques clichés qui y sont publiés. Ils vont jusqu’à interpeller les flics (qui sont obligés de quadriller le quartier depuis que ça a éclaté) pour leur demander de leur lire le dernier article qu’a écrit Bert, le journaliste vedette du Star.

        Pourtant, avant, ici, on ne s’intéressait à rien ; moi la première. Ici, on n’a guère le temps de penser aux misères des autres, on est déjà trop occupés par les nôtres. Ici, le vol et la violence sont monnaie courante : on a appris à vivre avec. Ici, tout le monde boit des pintes d’un alcool frelaté au goût infect : ça aide à oublier la douleur physique des journées éreintantes. Et les hommes tabassent leurs femmes quand ils ont trop bu… Ici, les femmes se prostituent pour arrondir leurs fins de mois : c’est ça ou crever de faim. Ici, les gamins fouillent les poubelles à la recherche de quelque chose à manger ; quand ils ne font pas les poches des riches qui osent s’aventurer en ces lieux. Ici, on cohabite avec les rats et les maladies, les rues sont sales et sentent l’urine. Ici, on déteste le juif et le bourgeois, l’autorité et sa Majesté : tout ceux qui ont de l’argent sont les malvenus. Ici, les policiers n’osent se déplacer que quatre par quatre, plus soucieux de leur propre sécurité que de la nôtre. Ici, Dieu a donné à chacun une part de galère et elle est équitablement partagée entre tous.
        Puis, il y a quelques mois, le fléau est arrivé. Un cadavre, ce n’est pourtant pas une chose qui fait habituellement peur. Un meurtre, ça arrive, surtout aux catins. Il suffit souvent de peu : un client aviné sans le sou, un adepte de pratiques sexuelles un peu douteuses… Mais, là, la barbarie affichée des meurtres avait mis tout le quartier en émoi. La peur avait envahi les rues. Une peur qui se lisait sur tous les visages, une peur alliée à un lourd sentiment de colère. Je le sens, partout autour de moi, l’exaspération gagne du terrain, surtout après la nuit du double meurtre. Il plane un sentiment de révolte, presque de rébellion envers les autorités, envers les journalistes qui croient tout savoir. Pourtant, les gens gardent étrangement espoir, une certaine foi : ils se ruent sur le crieur de journaux dans l’attente de la bonne nouvelle, ils se ruent sur les flics pour qu’ils masquent leur peur. Ils ont tort d’espérer.

        C’est une belle nuit de novembre. Il fait froid mais pas trop. Je suis sur les rotules, comme toujours. Il n’y a pas un soir sans que cette douleur lancinante ne m’étreigne tout le corps. Je trime quinze heures par jour à l’abattoir à répéter toujours les mêmes gestes, debout, à mon poste, dans le bruit assourdissant de ces nouvelles machines qui treuillent les carcasses de porcs. A ce bruit de métal se mêle, un peu plus lointain le bruit des derniers couinements du cochon que l’on égorge et l’odeur du sang. Le sang… Cette odeur de sang et de mort est omniprésente, elle s’imprègne jusque dans mes vêtements, jusque dans ma chair. Je trouve que cette odeur a quelque chose de rassurant au milieu de cet univers de métal, c’est la seule chose qui émane réellement d’un être vivant. Autour de moi, les hommes travaillent à la chaîne au même rythme que les machines ; même la sueur qui sort des pores de leur peau a une odeur mécanique. Je suis la seule femme à travailler là, mais personne ne sait que je suis une femme, pour tous mes collègues, je suis : « le gringalet ». Je viens à l’abattoir habillée en homme, une casquette à la visière large vissée sur la tête pour masquer les traits un peu trop fins de mon visage. J’ai l’avantage d’avoir une silhouette androgyne, il est assez facile pour moi de passer pour un homme. Pour pouvoir travailler ici, je suis obligée d’user de ce subterfuge; aucun homme n’accepterait qu’une femme puisse faire le même travail que lui, aucun, excepté peut-être James Rawyer.
James Rawyer est mon supérieur, il est chargé de contrôler les rythmes de productivité de chaque poste. Il n’est pas très bien vu, ici. Parmi les ouvriers, tout le monde se méfie un peu de lui parce qu’il est américain. Les mots qui sortent de sa bouche ont une couleur étrange, quelque peu exotique, bien loin de notre argot de l’East End. Peut-être est-ce parce qu’il se sait marginalisé qu’il m’a démasquée ? En tout cas, dès mon premier jour à l’abattoir, il a eu des doutes. Il y a des attributs féminins qui peuvent difficilement être dissimulés : ma voix est trop aiguë, ma carrure faiblarde et mes traits un peu trop fins. Cependant, à l’abattoir, personne ne fait suffisamment attention aux autres pour le remarquer. Jusqu’à présent, seul James Rawyer a découvert le pot aux roses, lui seul est au courant de mon numéro de travesti et, par voie de conséquence, lui seul est susceptible de me dénoncer. Je sais que s’il avait dû me balancer, il l’aurait déjà fait mais, on ne balance pas quelqu’un qu’on admire. Oui, James Rawyer m’admire. Il m’admire comme ces voyeurs assoiffés de sang admirent ce dieu de l’abomination dont parlent tous les journaux : attirés par le sang et la transgression de l’interdit. Il me voit en tant qu’un être prohibé dans cet univers de sang et de métal mais aussi comme une métamorphose. Il me voit travaillant la chair morte avec une précision d’orfèvre dans un rythme effréné (pas plus de vingt secondes par bête). Il me voit tenir ce rythme sans me plaindre, mettant du cœur à l’ouvrage. Je le fascine parce que, dans son idéal, aucune femme ne pourrait le faire. Je suis l’unique. A ses yeux, j’ai une dimension fantasmagorique et cela d’autant plus que je suis le meilleur ouvrier de l’abattoir pour l’éviscération des bêtes.
        Cet art de l’éviscération je l’avais appris durant mon enfance. Je suis née ici, dans les bas fonds de ce quartier insalubre. Je suis la fille d’une catin, une catin dont j’ignore tout sinon qu’elle m’a abandonnée à Swallows Garden quand je savais tout juste marcher. C’est un boucher juif qui m’a recueillie, élevée - et abusée sexuellement - pendant les douze premières années de mon existence. J’ai pu apprendre un certain nombre de choses à son contact : à lire et écrire d’une part, à connaître toute l’anatomie d’un être vivant d’autre part. Je l’observais à l’œuvre : débitant les morceaux de viandes, éviscérant les lapins. Ca avait quelque chose de la création pure : il arrivait à extraire d’un animal mort des morceaux superbes, agréables à regarder, si éloignés de l’état initial de la bête que c’était à se demander s’ils étaient issus de la même matière. Par imitation, dès mon plus jeune âge, je me suis amusée avec les rats : je les dépeçais, je leur ouvrais le ventre, je prélevais leurs intestins, leurs abats. J’en ai acquis une certaine dextérité. Lorsqu’à douze ans, je suis partie de chez le boucher, je ne savais faire que ça : travailler la viande morte.

        Huit heures sonnent. Mes pas me conduisent au Ten Bells Pub, comme toujours : le havre de l’alcool et de la déchéance humaine. A cette heure-ci, il est bondé. Nous sommes vendredi soir : la semaine est terminée et le repos salvateur est enfin arrivé. Je connais la quasi-totalité des gens présents ici. Tout le quartier se retrouve dans ce pub, il n’y a que des habitués : des travailleurs pauvres dont je fais partie. Une bonne partie de ma paye passe dans l’alcool. Ici, tout le monde est plus ou moins alcoolique. L’alcool c’est la seule chose qui permet encore à mon corps de se maintenir debout, à bout de forces ; la seule chose qui permet de me faire oublier ces courbatures qui m’enserrent le corps. A peine entrée dans le pub, Dave O’Gordan, le patron, m’interpelle : « Une chope à six pences, ma chère Beth ?
O’Gordan tient ce pub depuis plus de vingt ans. C’est un endroit assez sale où l’alcool est infect mais, pas plus qu’ailleurs dans le quartier. Ici, le patron a l’avantage d’être relativement arrangeant. Il lui était arrivé au moins deux fois de me faire crédit. Je fouille le fond de la poche de mon jupon, j’en sors dix shillings, presque une fortune.
- Non, aujourd’hui, ce sera ton whisky à deux shillings, réponds-je.
- Oh ! Oh ! Tu as dévalisé un mort, toi !
- Juste quelques heures supplémentaires.
- Et, tu es disponible ce soir pour quelques autres « heures supplémentaires » ? demande-t-il, l’œil lubrique.
En tant que tenancier de pub, O’Gordan a un revenu convenable qui lui permet de s’offrir assez régulièrement les services d’une ‘‘occasionnelle’’. Je lui fais signe d’approcher afin que je puisse lui murmurer la réponse à l’oreille.
- Onze heures, sous le porche du 6 Goulston Street. »
Il me sourit en me servant mon verre. A son sourire, je vois déjà que son esprit n’est plus à l’instant présent, il est déjà quatre heures plus tard, afféré à me sauter. Cela me permet de prendre, outre les huit shillings de ma monnaie, quatre pences laissés à sa discrétion par un autre client (il n’y a pas de petits profits).
        Je rend son sourire à O’Gordan et emporte mon verre un peu plus loin dans le pub. Millie me fait signe de la rejoindre. Elle est assise à côté de Crabs, un de ses clients régulier. Millie, de son vrai nom Emily Gathering, travaille à l’usine textile du nord-ouest, elle habite à deux rues de distance de chez moi. Elle a presque mon âge, à deux ou trois ans près. Je la connais parce que nous racolons sur le même secteur. Je racole assez régulièrement. Contrairement aux autres, je ne le fais pas pour survivre, mon salaire à l’abattoir est un salaire d’homme et, bien que peu élevé, il me permet de payer mon loyer et d’acheter à peu près de quoi manger. Pour mes dépenses d’alcool, je pourrais m’en sortir en chipant quelques bourses aux bourgeois de passage, comme je le faisais auparavant. Si j’en suis venue à la prostitution, c’est parce que je pensais, par ce biais, chasser mes démons. Je pensais qu’en l’imitant, j’arriverais à pardonner à ma mère ; je le crois toujours un peu d’ailleurs, mais je me mens à moi-même. Chaque passe est une torture qui ne contribue qu’à une chose : accroître ma colère et ma haine. L’acte en lui-même me fait horreur et l’argent que l’on peut me donner en contrepartie ne le rend que plus dégradant encore. Comment une femme peut-elle s’abaisser à de telles pratiques ? Quand je vois Millie discuter avec Crabs en bons amis, j’ai envie de vomir. Elle aime être une putain. Certes, elle ne prend pas vraiment de plaisir ; quand on fait le tapin, on sait qu’on prend des risques : entre le risque de se retrouver avec un polichinelle dans le tiroir, cette saloperie de syphilis qui rode et les mauvais flics qui abusent de leur autorité pour avoir une gâterie gratuite, les putains n’ont jamais été bien loties (sans parler des clients mécontents et ivres qui finissent par sortir un couteau ou par tenter l’étranglement). Mais ce mode de vie convient à Millie. Ca lui convient de contribuer à la dégradation permanente de la femme, de conforter les hommes dans leur instinct de domination, de se vendre comme un morceau de bétail sur l’étal d’un boucher. Je me demande ce qu’elle ressent pendant ses passes. Est-ce qu’elle imagine le cliquetis des pences qui s’entrechoquent à chaque fois qu’un client la pénètre ? Ou est-ce qu’elle se laisse remplir comme un quelconque récipient sans aucune arrière pensée ?
        Après avoir joué des coudes dans le pub, j’arrive à la table où elle est installée : « Salut, Millie, Crabs.
- Tu as lu le Star ? S’enquiert Millie.
- Non, qu’est-ce qu’ils disent ?
- Ils ont encore publié une lettre où il dit qu’il ne s’arrêtera pas tant qu’on ne l’aura pas capturé.
- Comme s’il avait le temps d’écrire des billets doux à la police…
- J’ai causé avec Dew, intervient Crabs, Scotland Yard pense que c’est une vraie lettre.
- Qui c’est Dew ? Demandé-je.
- Un officier qui ratisse le quartier enfin, censé. S’ils foutaient vraiment quelque chose, il y a longtemps qu’ils l’auraient attrapé…
- Ils font ce qu’ils peuvent, défend Millie.
- C’est un de ces sales juifs qui est coupable, trancha Crabs, et ils ne sont même pas capables d’aller le cueillir ! »
Les spéculations finissent toujours par venir sur ces saletés de juifs. Ils constituent le bouc émissaire idéal en toute circonstance. Cependant, il faut avoir assez peu de jugeotte pour croire que seul un juif est capable de mauvaises actions (comme pour considérer qu’une femme n’est pas capable de faire la même chose qu’un homme).
        Je bois une gorgée de mon verre. Il est à moitié vide. Je n’aurais pas dû dépenser deux précieux shillings dans un alcool aussi infect. Enfin, je n’aurais surtout pas dû m’abaisser à prendre ces dix shillings. Qu’est-ce qui m’était passé par la tête ? Pourquoi avais-je accepté ce marché, pourquoi avais-je préféré être réduite à un objet que l’on achète plutôt qu’à… quelqu’un ? Je ferme les yeux un court instant. Toute ma rancœur se précipite dans ma tête. Je les hais. Je hais ces femmes. Je hais ces salopes qui abandonnent leurs mômes sur le parvis de l’église comme des déchets nauséabonds. Je hais ces femmes qui préfèrent survivre dans la fange des caniveaux, en se faisant de l’argent dans la pénombre d’un porche ou d’une cour, quitte à être en cloque à nouveau plusieurs fois. Je me hais aussi, moi, la putain issue de la putain parce qu’au final, je finirai comme elles, je suis déjà comme elles. Même si je hante ce milieu plus que je n’y vis vraiment, même si je me déguise en homme pour me persuader que je ne suis pas comme elles, même si je les déteste : je reste une catin, une catin qui a accepté de prendre dix shillings plutôt qu’un peu d’amour.
        « Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? Demande Millie.
Je lève la tête de mon verre. Je ne me suis même pas rendue compte que je l’ai vidé d’un trait.
- Je pense à un Américain.
- Un Américain, pourquoi un Américain ?
- Rawyer.
- Ah ! Ton Américain ! »
Mon Américain, c’est le bon terme, en effet. Aujourd’hui, c’était la troisième fois que j’allais chez lui. Il faut que j’arrête de le voir. Il faut absolument que j’arrête de le voir. A l’abattoir, les gars commencent à trouver tout ça louche et James Rawyer… Plus le temps passe, plus il s’attache. Il me dorlote, il me cajole, il... m’aime ? Oui, je crois. Il m’aime et je ne peux pas l’admettre. Je ne veux pas qu’il m’aime, il n’en a pas le droit. Personne n’a ce droit. Comment ose-t-il me dorloter et me cajoler ? Moi, la putain issue de la putain, l’éviscéreuse de porcs, comment peut-il me considérer comme une « femme admirable », comme il le dit si bien ? Est-il à ce point aveugle pour ne pas me voir telle que je suis ? Ce soir, il m’a suppliée de rester, d’emménager dans le studio qu’il loue sur Plumber’s Row. Il m’a même dit que j’étais merveilleuse. Comment peut-on proférer de telles énormités ? Beth, la merveilleuse ; Beth, la magnifique, comme si je pouvais mériter un seul de ces qualificatifs. Il m’a dit qu’il voulait m’emmener en Virginie voir les plantations de cotons et les nègres. Il m’a dit qu’il voulait me garder à ses côtés pour toujours. Pendant une seconde, j’avais eu l’envie de lui dire « oui ». Peut-être que j’aurais pu partir avec James Rawyer, tirer un trait définitif sur ma vie, sur ce que j’étais, redémarrer autre chose, mettre un océan entre ma mère (ma salope de mère qui m’avait laissée crever dans ce parc) et moi. Mais, je ne peux pas tirer un trait sur ça, j’en suis parfaitement incapable : ce serait nier tout ce que je suis, tout ce que j’ai entrepris jusqu’à présent, ce serait renoncer aux choses qui sont déjà en marche. Alors, j’ai dit « non » à James Rawyer. Il a insisté, j’ai persisté. Il m’a pris la main pour y déposer dix shillings et il m’a fait promettre de revenir demain. J’ai pris l’argent et j’ai dit que je reviendrai puis, je suis partie. Si j’avais eu le courage de lui déchirer son billet sous les yeux…

        « Tu es amoureuse, déclare Millie.
- Beth, la fille la plus frigide du quartier, amoureuse ? On aura tout vu ! S’exclame Crabs.
- Je ne suis pas amoureuse.
- Bien sûr que si ! Regarde la tête que tu fais ! Poursuit Millie sans se préoccuper de l’intervention de Crabs.
Je reste silencieuse un instant
- Pourquoi tu ne vas pas le voir, cet américain ? Pourquoi tu ne vas pas lui dire ce que tu ressens vraiment ?
- Je ne veux pas rentrer dans ce genre d’histoires.
- Pourquoi ?
Ses interrogations commencent fortement à m’agacer.
- Parce que j’ai des choses bien plus importantes à faire, dis-je en me levant de ma chaise pour couper court à la conversation. Je vous laisse.
A peine levée, Millie m’attrape le bras. Elle a un regard presque inquiet.
- Tu ne vas pas faire le tapin ce soir ?
- Si, bien sûr.
- Mais c’est dangereux ! Tous les meurtres ont eu lieus un week-end !
- Oui et alors ? Justement le week-end, c’est le moment où il y a le plus de clients. Et puis, le week-end dernier, personne n’est mort que je sache.
- Oui, mais il en a tué deux la même nuit. »
La dernière victime se nommait Kate Kelly, de son vrai nom Catherine Eddowes. C’était une ‘‘occasionnelle’’. Elle avait une quarantaine d’années, elle aurait pu être ma salope de mère ; elle l’était peut-être d’ailleurs, je ne le saurais jamais… Il y a un mois, ils ont retrouvé son corps méconnaissable à Mitre Square : le visage tailladé de partout marqué d’un large V, le nez et les oreilles coupées, le ventre grand ouvert sur ses entrailles, son intestin, son rein, son foi prélevés ainsi que son fond de commerce. A peine une heure avant, une autre pute avait été tuée : égorgée seulement ; un boulot qui avait été beaucoup plus salopé que pour Kate Kelly. Les journalistes et Scotland Yard avaient mis les deux crimes sur le dos du même assassin. Ils sont vraiment très idiots. Il ne faut pourtant pas être une lumière pour savoir qu’on ne peut pas parcourir le chemin entre Berner Street et Mitre Square, prendre le temps de charcuter une femme et s’enfuir en moins d’une heure. Mais, cette analyse leur plaisait, elle avait quelque chose de plus sensationnel, de plus fantastique et surtout, elle permettait de vendre plus de journaux. Ici, personne ne remettait en cause cette version des faits.

        Je dégage assez facilement mon bras de l’étreinte de Millie puis réaffirme : « J’ai des choses importantes à faire.
- Beth, si tu ne le fais pas pour moi, fais le au moins pour ton Américain. Je suis sûre qu’il ne voudrait pas qu’il t’arrive malheur.
- A moins que ce soit cet Amerloque le meurtrier, intervient Crabs. J’ai jamais pu les sentir moi ces types qui débarquent d’on ne sait où et qui ramènent leur science !
- J’ai promis une passe à O’Gordan, affirmé-je.
Il y a un temps mort de stupéfaction de la part de Millie. Enfin, elle finit par lâcher prise.
- Fais ce que tu veux ! »
Je m’en vais sur un hochement de tête. Millie crève de peur. Elle essaye de le dissimuler mais elle crève de trouille. Elle est innocente. Une pute innocente, la formule a de quoi faire rire ! Elle ne comprend pas ce qu’elle a pu faire de mal pour faire partie des cibles potentielles du tueur. Pour elle, toutes ces catins : Polly, Dark Annie, Long Liz et Kate Kelly sont des martyrs. Il y a un leitmotiv qui revient souvent dans la presse : « Elles ne méritaient pas de mourir. » J’aurais aimé qu’ils me donnent des exemples de personnes qui, selon eux, méritent de mourir, mis à part ceux qui ont tué les premiers.

        Je traverse le pub en bousculant quelques clients. J’aperçois Peter, une chope de gueuze à la main. Peter travaille au dépeçage. En me voyant passer, il me gratifie d’un sourire édenté et en profite pour me coller la main aux fesses. Je suis certaine que ce type ne fait pas le rapprochement entre moi et l’homme avec qui il travaille pourtant chaque jour pendant quinze heures. Comment peut-il être à ce point aveugle ? Ou est-ce qu’ils font tous semblant de rien ?
        Je sors du pub, il fait nuit noire : aussi noir que le fond de mon âme. Je déambule dans les rues, sans but. Il y a pas mal de nouvelles têtes qui circulent dans le quartier depuis que ça a éclaté. La plupart sont des hommes de la City, des aristos ou des notables admiratifs du travail du tueur. Ils s’empressent dans les ruelles déjà bondées à la recherche de sensations fortes. Ils viennent la nuit en explorateurs, en « témoins de l’histoire ». Ils s’infiltrent parmi nous, pour examiner nos vies comme si nous étions une sorte de tribu d’indigènes. La pauvreté environnante doit leur paraître exotique. Avec l’attitude d’un fauve traquant sa proie, ils observent. Ils regardent les types qui s’écroulent ivres morts sur le pavé, ceux qui chantent des chansons paillardes à tue-tête, ceux qui jettent des sauts d’urine sur la tête de ces derniers, ceux qui se battent, celles qui ameutent le client ou ceux qui discutent tout simplement à la lumière blafarde d’un rare lampadaire. Je ne sais pas ce qu’ils pensent trouver de la sorte. D’autres viennent ici comme en pèlerinage, ils effectuent le parcours sanglant de Buck’s Row à Hanbury Street, du club Berner à Mitre Square ; l’un cherchant une marque de sang séché sur les pavés, l’autre une prostituée qui aurait connue Polly ou Long Liz. Parfois, ils vont jusqu’à lancer quelques cacahuètes aux indigènes comme cet homme en chapeau haut-de-forme qui est venu me demander mes tarifs. Il croit certainement qu’en se payant une pute, il comprendra pourquoi le tueur s’acharne sur elles. Ces types cherchent à s’imprégner des lieux, persuadés qu’ils arriveront à capturer, à ressentir une partie de la présence de leur idole. Dans leur for intérieur, tous espèrent surprendre le fléau étrange qui a frappé cette partie de l’East End. Tous pensent que s’ils le croisent, ils le reconnaîtront au premier coup d’œil ; qu’ils sentiront son aura diabolique. Je suis sûre que parmi ces nobles messieurs, on trouve les quatre-vingt pourcent des mythomanes qui envoient les lettres que publient tous les journaux. Au milieu de tout ça, il y a aussi la belle équipe de police de sa Majesté. Ils font leurs rondes, demandant ça et là si quelqu’un n’a pas vu quelque chose de louche. Pourquoi ne comprennent-ils pas que celui qu’ils cherchent n’a rien de louche ? Pourquoi ne comprennent-ils pas qu’il habite forcément ce quartier pauvre ? Qu’il est sous leur nez ! Pourquoi cherchent-ils absolument un homme à l’air étranger ?
        En passant par George Yard, je scrute du regard ces vieilles catins occasionnelles qui racolent. Est-ce qu’elles ont peur ? Elles devraient : jusqu’à présent, toutes les victimes avaient autour d’une quarantaine d’années. Il y a aussi l’autre question : est-ce que l’une d’entre elles est ma mère : cette salope qui m’a abandonnée à ce pervers de juif ? Ma putain de mère… Durant toute mon enfance, je me suis demandée si parfois elle pensait à moi, si elle regrettait son geste. Je me demandais si elle arrivait à vivre normalement en ayant fait ce qu’elle avait fait. Et puis, à l’époque, j’espérais. J’espérais qu’un jour une dame arrive dans la boutique du boucher juif et demande s’il ne savait pas ce qu’était devenu son enfant, sa pauvre enfant qu’elle regrettait tant d’avoir laissée au milieu d’un square. Malheureusement, personne n’est jamais entré dans sa boutique pour tenir pareil discours. J’ai donc finis par détester ma mère et tout ce que je pouvais associer à elle : les putes. Après les abus sexuels dont j’avais pu être victime, ça m’était d’autant plus facile de les détester. Comme l’a dit si justement Crabs, je suis frigide, mon cas va même au-delà de la frigidité puisque l’acte sexuel me rebute et m’écoeure. Je ne comprends pas comment on peut envisager tirer profit de cet acte si… horrible. Je ne comprends pas. Mais le pire dans l’histoire, c’est moi, ce que je suis devenue. Mon échec est absolu. Depuis des années, je vis avec l’obsession de l’image de ma mère que je cherche à tuer mais, au final, je suis devenue ma mère.
        Cette réalité me paraît d’autant plus apparente lorsqu’à l’heure convenue, O’Gordan me prend sous un porche de Goulston Street, le tout surveillé par le regard vicelard d’un policier qui fait sa ronde. Cette putain qui se fait sauter, est-ce que ça peut être moi ? Est-ce que ça peut être moi qui prends les quinze pences qu’O’Gordan veut bien me donner pour la passe ? Est-ce que c’est bien moi qui, quinze minutes plus tard accepte de faire une pipe au policier voyeur pour trois pences ? Cette fille que je vois me fait vomir. Cette pute qui n’a même pas besoin de faire le trottoir pour vivre… Qu’est-ce qu’elle fait, qu’est-ce qu’elle tente de prouver ? Trouver sa mère pour s’en venger, au départ, c’était sa quête. Une quête vaine ! Comment aurais-je pu trouver ma mère dans la fourmilière de catins qui peuplait Whitechapel ? Il faudrait encore des années avant que je sois assurée de l’avoir trouvée et encore, il reste toujours l’hypothèse que cette salope ait quitté le quartier. La soif de vengeance m’a menée bien loin : jusqu’à cette mascarade idiote. Je ne suis qu’une mascarade : moi, le gringalet de l’abattoir ; la fausse pute du caniveau. Mon existence n’est que mensonge, une mauvaise pièce de théâtre de ce qu’aurait pu être la vie de ma salope de mère.

        « Tu es merveilleuse. » Les paroles de James Rawyer résonnent dans ma tête. Elles n’ont jamais sonné aussi faux qu’à ce moment précis. Je suis sur Thrawl Street. La nuit est froide et il pleut. Il est près de deux heures du matin. C’est vers cette heure-ci que les catins usent leurs derniers clients. La grande jeune femme aux cheveux blonds et aux yeux clairs racole, fredonnant une chanson sans âge : a violet from mother’s grave. Je crois que j’ai toujours connu cette chanson. Peut-être ma mère me la chantait-elle avant de m’abandonner ? La putain demande six pences à un homme qui passe. Je crois que je l’ai déjà vu au Ten Bells Pub. Le type ne répond pas favorablement à la proposition, cette attitude me fait sourire intérieurement. La putain lui réplique : « Je les trouverais bien par moi-même. » Le type s’éloigne. Je réajuste mon manteau, il commence à faire frisquet. La putain s’éloigne accoster une nouvelle proie. Elle est moi. La femme échange quelques mots et rit sans prêter beaucoup d’importance à qui elle a affaire. Peu importe qui peut vouloir payer, quelque part, moins on en sait mieux on se porte. Quoique, par les temps qui courre, il aurait peut-être mieux valu se montrer plus prudente.
        Cette femme qui entre accompagnée dans la chambre du 13 Miller’s Court n’est nulle autre que moi. Lorsqu’elle verrouille la porte de l’appartement et que le piège se referme, elle n’est nulle autre que moi. L’appartement est assez minable : c’est une pièce au rez-de-chaussée, sans chauffage mais il y a l’eau courante. Elle est très simplement meublée : un lit, une table, deux chaises, une commode, un lavabo et un miroir. A bien y regarder, cette femme est assez belle pour une catin. Je l’avais omis. Ici, tout est tellement sale que tout est enlaidi. Il est même difficile d’envisager qu’au milieu de cet univers, une seule personne ne présente pas ce même trait de médiocrité… Elle s’allonge sur le lit, offerte. C’est là que tout s’achève.
Un cri résonne : « Au meurtre. ». Le couteau à la lame aiguisée glisse sur la peau. Il égorge, il taillade la chair, il défigure le visage, il exécute des sillons, toujours plus profond à travers les pores. Le geste est précis et méthodique, sans faille, sans tremblement aucun. Au final, il n’y a plus qu’un amas de chair désordonné, sanglante qui n’a plus rien de commun avec ce qu’avait pu être le visage initial. Ensuite, le couteau fait son œuvre au niveau du cou. Le coup fatal a été porté à la gorge mais les plaies dessinées à présent sont creusées jusqu’à l’os. Puis, c’est au tour des bras d’être tailladés comme striés. Ce sont ensuite les seins qui sont coupés à vif, laissant une poitrine d’une platitude masculine. Puis, c’est le bas du corps qui est visé : les entrailles. Les intestins, les reins, le foie, la rate, le cœur : tout est prélevé, dépouillé à leur propriétaire. Et tout baigne dans une mare de sang immonde, l’odeur de mort envahit les lieux. Les mains prélèvent les organes, dégoulinantes de liquide à l’aspect gluant. Elles posent le rein sous la tête, le foie entre les pieds comme effectuant une sorte de ronde autour du cadavre. Les viscères quant à elles sont éparpillés un peu partout. Et puis, le plus important peut-être, le sexe est prélevé lui aussi, et placé avec le rein. Les pieds reculent de la couche du cadavre. Le couteau a cessé son ballet morbide, les mains également : l’œuvre est à présent terminée. Elle est arrivée à l’état de perfection qu’il fallait atteindre.

        Le souffle est court d’avoir exécuté ce massacre. Les mains s’approchent du robinet pour se défaire du sang qui est imprégné sur la peau. La fille qui est étendue sur le lit ne fera plus jamais le tapin pour gagner quelques pences supplémentaire (ni pour faire quoi que ce soit d’autre d’ailleurs). Cette fois-ci, tout est fini. Les mains prennent le cœur qu’ils enveloppent dans un linge afin de le transporter plus facilement. Les yeux prennent un instant pour admirer le spectacle. Je ressens alors un intense sentiment de fierté. Je crois qu’à défaut d’avoir atteint mon objectif, de m’être vengée de ma mère, de ma salope de mère qui m’a abandonnée alors que je savais à peine marcher, je viens d’atteindre quelque chose de bien plus grand encore. Oui, je viens d’accomplir quelque chose de grandiose. Je m’en rends compte à cet instant : je suis le maître. Un sourire illumine alors mon visage : le sourire de mon triomphe. A cet instant, je sais que mon œuvre est la plus sensationnelle de tous les temps, que les amateurs d’enquêtes policières chercheront mon identité pendant des décennies et des décennies. Ils admireront ce travail, cette précision de l’exécution mais jamais, jamais ils ne me trouveront et jamais ils ne comprendront pourquoi j’ai assassiné ces putains et en particulier celle-ci, cette putain qui avait tout de la putain que je suis (ou plutôt que j’étais). Je me nomme Beth, je viens d’assassiner une pute nommée Marie Jane Kelly. Je suis le fléau du quartier pauvre de Whitechapel que tous les journaux ont si poétiquement baptisé : « Jack l’Eventreur ».

16:10 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |