06/05/2008

Par une belle nuit de 1888

        Voilà des mois qu’ils ne parlent plus que de ça. Les crieurs de journaux n’ont plus que ce mot-là à la bouche et ils le scandent avec une délectation malsaine. Toute la misère du monde chez vous pour moins de dix pences ! Tous s’enflamment pour cette sombre affaire. Quoi de plus normal ? Cette affaire fait revenir à la surface leurs fantasmes en sommeil : leurs attentes de perversion inassouvies, leur misogynie exacerbée… Quelque part, ils l’admirent. Ils sont fascinés, hypnotisés par l’œuvre morbide de ce génie : la précision du mode opératoire, l’absence de mobile, l’absence de réel suspect. Ils pensent tenir là une idole, une icône. Les journalistes l’ont quasiment élevés au rang de dieu (ou de diable mais où est la différence ?). Tous les jours, ce sont de nouvelles fausses lettres du tueur qu’ils publient, de nouvelles spéculations sur son identité, de nouvelles affabulations sur son profil psychologique. Ils attendent plein d’espoir qu’il opère à nouveau : chaque crime est un nouveau sanctuaire à étudier, un nouveau chef d’œuvre de barbarie à analyser et chaque chef d’œuvre leur fait vendre des exemplaires et des exemplaires de leur journal. Des journaux, je n’en ai jamais vu se vendre autant depuis que ça à éclater. Tous ceux qui savent lire se promènent avec un exemplaire du Star entre les mains et ceux qui ne savent pas se précipitent sur le Star pour voir les croquis et les quelques clichés qui y sont publiés. Ils vont jusqu’à interpeller les flics (qui sont obligés de quadriller le quartier depuis que ça a éclaté) pour leur demander de leur lire le dernier article qu’a écrit Bert, le journaliste vedette du Star.

        Pourtant, avant, ici, on ne s’intéressait à rien ; moi la première. Ici, on n’a guère le temps de penser aux misères des autres, on est déjà trop occupés par les nôtres. Ici, le vol et la violence sont monnaie courante : on a appris à vivre avec. Ici, tout le monde boit des pintes d’un alcool frelaté au goût infect : ça aide à oublier la douleur physique des journées éreintantes. Et les hommes tabassent leurs femmes quand ils ont trop bu… Ici, les femmes se prostituent pour arrondir leurs fins de mois : c’est ça ou crever de faim. Ici, les gamins fouillent les poubelles à la recherche de quelque chose à manger ; quand ils ne font pas les poches des riches qui osent s’aventurer en ces lieux. Ici, on cohabite avec les rats et les maladies, les rues sont sales et sentent l’urine. Ici, on déteste le juif et le bourgeois, l’autorité et sa Majesté : tout ceux qui ont de l’argent sont les malvenus. Ici, les policiers n’osent se déplacer que quatre par quatre, plus soucieux de leur propre sécurité que de la nôtre. Ici, Dieu a donné à chacun une part de galère et elle est équitablement partagée entre tous.
        Puis, il y a quelques mois, le fléau est arrivé. Un cadavre, ce n’est pourtant pas une chose qui fait habituellement peur. Un meurtre, ça arrive, surtout aux catins. Il suffit souvent de peu : un client aviné sans le sou, un adepte de pratiques sexuelles un peu douteuses… Mais, là, la barbarie affichée des meurtres avait mis tout le quartier en émoi. La peur avait envahi les rues. Une peur qui se lisait sur tous les visages, une peur alliée à un lourd sentiment de colère. Je le sens, partout autour de moi, l’exaspération gagne du terrain, surtout après la nuit du double meurtre. Il plane un sentiment de révolte, presque de rébellion envers les autorités, envers les journalistes qui croient tout savoir. Pourtant, les gens gardent étrangement espoir, une certaine foi : ils se ruent sur le crieur de journaux dans l’attente de la bonne nouvelle, ils se ruent sur les flics pour qu’ils masquent leur peur. Ils ont tort d’espérer.

        C’est une belle nuit de novembre. Il fait froid mais pas trop. Je suis sur les rotules, comme toujours. Il n’y a pas un soir sans que cette douleur lancinante ne m’étreigne tout le corps. Je trime quinze heures par jour à l’abattoir à répéter toujours les mêmes gestes, debout, à mon poste, dans le bruit assourdissant de ces nouvelles machines qui treuillent les carcasses de porcs. A ce bruit de métal se mêle, un peu plus lointain le bruit des derniers couinements du cochon que l’on égorge et l’odeur du sang. Le sang… Cette odeur de sang et de mort est omniprésente, elle s’imprègne jusque dans mes vêtements, jusque dans ma chair. Je trouve que cette odeur a quelque chose de rassurant au milieu de cet univers de métal, c’est la seule chose qui émane réellement d’un être vivant. Autour de moi, les hommes travaillent à la chaîne au même rythme que les machines ; même la sueur qui sort des pores de leur peau a une odeur mécanique. Je suis la seule femme à travailler là, mais personne ne sait que je suis une femme, pour tous mes collègues, je suis : « le gringalet ». Je viens à l’abattoir habillée en homme, une casquette à la visière large vissée sur la tête pour masquer les traits un peu trop fins de mon visage. J’ai l’avantage d’avoir une silhouette androgyne, il est assez facile pour moi de passer pour un homme. Pour pouvoir travailler ici, je suis obligée d’user de ce subterfuge; aucun homme n’accepterait qu’une femme puisse faire le même travail que lui, aucun, excepté peut-être James Rawyer.
James Rawyer est mon supérieur, il est chargé de contrôler les rythmes de productivité de chaque poste. Il n’est pas très bien vu, ici. Parmi les ouvriers, tout le monde se méfie un peu de lui parce qu’il est américain. Les mots qui sortent de sa bouche ont une couleur étrange, quelque peu exotique, bien loin de notre argot de l’East End. Peut-être est-ce parce qu’il se sait marginalisé qu’il m’a démasquée ? En tout cas, dès mon premier jour à l’abattoir, il a eu des doutes. Il y a des attributs féminins qui peuvent difficilement être dissimulés : ma voix est trop aiguë, ma carrure faiblarde et mes traits un peu trop fins. Cependant, à l’abattoir, personne ne fait suffisamment attention aux autres pour le remarquer. Jusqu’à présent, seul James Rawyer a découvert le pot aux roses, lui seul est au courant de mon numéro de travesti et, par voie de conséquence, lui seul est susceptible de me dénoncer. Je sais que s’il avait dû me balancer, il l’aurait déjà fait mais, on ne balance pas quelqu’un qu’on admire. Oui, James Rawyer m’admire. Il m’admire comme ces voyeurs assoiffés de sang admirent ce dieu de l’abomination dont parlent tous les journaux : attirés par le sang et la transgression de l’interdit. Il me voit en tant qu’un être prohibé dans cet univers de sang et de métal mais aussi comme une métamorphose. Il me voit travaillant la chair morte avec une précision d’orfèvre dans un rythme effréné (pas plus de vingt secondes par bête). Il me voit tenir ce rythme sans me plaindre, mettant du cœur à l’ouvrage. Je le fascine parce que, dans son idéal, aucune femme ne pourrait le faire. Je suis l’unique. A ses yeux, j’ai une dimension fantasmagorique et cela d’autant plus que je suis le meilleur ouvrier de l’abattoir pour l’éviscération des bêtes.
        Cet art de l’éviscération je l’avais appris durant mon enfance. Je suis née ici, dans les bas fonds de ce quartier insalubre. Je suis la fille d’une catin, une catin dont j’ignore tout sinon qu’elle m’a abandonnée à Swallows Garden quand je savais tout juste marcher. C’est un boucher juif qui m’a recueillie, élevée - et abusée sexuellement - pendant les douze premières années de mon existence. J’ai pu apprendre un certain nombre de choses à son contact : à lire et écrire d’une part, à connaître toute l’anatomie d’un être vivant d’autre part. Je l’observais à l’œuvre : débitant les morceaux de viandes, éviscérant les lapins. Ca avait quelque chose de la création pure : il arrivait à extraire d’un animal mort des morceaux superbes, agréables à regarder, si éloignés de l’état initial de la bête que c’était à se demander s’ils étaient issus de la même matière. Par imitation, dès mon plus jeune âge, je me suis amusée avec les rats : je les dépeçais, je leur ouvrais le ventre, je prélevais leurs intestins, leurs abats. J’en ai acquis une certaine dextérité. Lorsqu’à douze ans, je suis partie de chez le boucher, je ne savais faire que ça : travailler la viande morte.

        Huit heures sonnent. Mes pas me conduisent au Ten Bells Pub, comme toujours : le havre de l’alcool et de la déchéance humaine. A cette heure-ci, il est bondé. Nous sommes vendredi soir : la semaine est terminée et le repos salvateur est enfin arrivé. Je connais la quasi-totalité des gens présents ici. Tout le quartier se retrouve dans ce pub, il n’y a que des habitués : des travailleurs pauvres dont je fais partie. Une bonne partie de ma paye passe dans l’alcool. Ici, tout le monde est plus ou moins alcoolique. L’alcool c’est la seule chose qui permet encore à mon corps de se maintenir debout, à bout de forces ; la seule chose qui permet de me faire oublier ces courbatures qui m’enserrent le corps. A peine entrée dans le pub, Dave O’Gordan, le patron, m’interpelle : « Une chope à six pences, ma chère Beth ?
O’Gordan tient ce pub depuis plus de vingt ans. C’est un endroit assez sale où l’alcool est infect mais, pas plus qu’ailleurs dans le quartier. Ici, le patron a l’avantage d’être relativement arrangeant. Il lui était arrivé au moins deux fois de me faire crédit. Je fouille le fond de la poche de mon jupon, j’en sors dix shillings, presque une fortune.
- Non, aujourd’hui, ce sera ton whisky à deux shillings, réponds-je.
- Oh ! Oh ! Tu as dévalisé un mort, toi !
- Juste quelques heures supplémentaires.
- Et, tu es disponible ce soir pour quelques autres « heures supplémentaires » ? demande-t-il, l’œil lubrique.
En tant que tenancier de pub, O’Gordan a un revenu convenable qui lui permet de s’offrir assez régulièrement les services d’une ‘‘occasionnelle’’. Je lui fais signe d’approcher afin que je puisse lui murmurer la réponse à l’oreille.
- Onze heures, sous le porche du 6 Goulston Street. »
Il me sourit en me servant mon verre. A son sourire, je vois déjà que son esprit n’est plus à l’instant présent, il est déjà quatre heures plus tard, afféré à me sauter. Cela me permet de prendre, outre les huit shillings de ma monnaie, quatre pences laissés à sa discrétion par un autre client (il n’y a pas de petits profits).
        Je rend son sourire à O’Gordan et emporte mon verre un peu plus loin dans le pub. Millie me fait signe de la rejoindre. Elle est assise à côté de Crabs, un de ses clients régulier. Millie, de son vrai nom Emily Gathering, travaille à l’usine textile du nord-ouest, elle habite à deux rues de distance de chez moi. Elle a presque mon âge, à deux ou trois ans près. Je la connais parce que nous racolons sur le même secteur. Je racole assez régulièrement. Contrairement aux autres, je ne le fais pas pour survivre, mon salaire à l’abattoir est un salaire d’homme et, bien que peu élevé, il me permet de payer mon loyer et d’acheter à peu près de quoi manger. Pour mes dépenses d’alcool, je pourrais m’en sortir en chipant quelques bourses aux bourgeois de passage, comme je le faisais auparavant. Si j’en suis venue à la prostitution, c’est parce que je pensais, par ce biais, chasser mes démons. Je pensais qu’en l’imitant, j’arriverais à pardonner à ma mère ; je le crois toujours un peu d’ailleurs, mais je me mens à moi-même. Chaque passe est une torture qui ne contribue qu’à une chose : accroître ma colère et ma haine. L’acte en lui-même me fait horreur et l’argent que l’on peut me donner en contrepartie ne le rend que plus dégradant encore. Comment une femme peut-elle s’abaisser à de telles pratiques ? Quand je vois Millie discuter avec Crabs en bons amis, j’ai envie de vomir. Elle aime être une putain. Certes, elle ne prend pas vraiment de plaisir ; quand on fait le tapin, on sait qu’on prend des risques : entre le risque de se retrouver avec un polichinelle dans le tiroir, cette saloperie de syphilis qui rode et les mauvais flics qui abusent de leur autorité pour avoir une gâterie gratuite, les putains n’ont jamais été bien loties (sans parler des clients mécontents et ivres qui finissent par sortir un couteau ou par tenter l’étranglement). Mais ce mode de vie convient à Millie. Ca lui convient de contribuer à la dégradation permanente de la femme, de conforter les hommes dans leur instinct de domination, de se vendre comme un morceau de bétail sur l’étal d’un boucher. Je me demande ce qu’elle ressent pendant ses passes. Est-ce qu’elle imagine le cliquetis des pences qui s’entrechoquent à chaque fois qu’un client la pénètre ? Ou est-ce qu’elle se laisse remplir comme un quelconque récipient sans aucune arrière pensée ?
        Après avoir joué des coudes dans le pub, j’arrive à la table où elle est installée : « Salut, Millie, Crabs.
- Tu as lu le Star ? S’enquiert Millie.
- Non, qu’est-ce qu’ils disent ?
- Ils ont encore publié une lettre où il dit qu’il ne s’arrêtera pas tant qu’on ne l’aura pas capturé.
- Comme s’il avait le temps d’écrire des billets doux à la police…
- J’ai causé avec Dew, intervient Crabs, Scotland Yard pense que c’est une vraie lettre.
- Qui c’est Dew ? Demandé-je.
- Un officier qui ratisse le quartier enfin, censé. S’ils foutaient vraiment quelque chose, il y a longtemps qu’ils l’auraient attrapé…
- Ils font ce qu’ils peuvent, défend Millie.
- C’est un de ces sales juifs qui est coupable, trancha Crabs, et ils ne sont même pas capables d’aller le cueillir ! »
Les spéculations finissent toujours par venir sur ces saletés de juifs. Ils constituent le bouc émissaire idéal en toute circonstance. Cependant, il faut avoir assez peu de jugeotte pour croire que seul un juif est capable de mauvaises actions (comme pour considérer qu’une femme n’est pas capable de faire la même chose qu’un homme).
        Je bois une gorgée de mon verre. Il est à moitié vide. Je n’aurais pas dû dépenser deux précieux shillings dans un alcool aussi infect. Enfin, je n’aurais surtout pas dû m’abaisser à prendre ces dix shillings. Qu’est-ce qui m’était passé par la tête ? Pourquoi avais-je accepté ce marché, pourquoi avais-je préféré être réduite à un objet que l’on achète plutôt qu’à… quelqu’un ? Je ferme les yeux un court instant. Toute ma rancœur se précipite dans ma tête. Je les hais. Je hais ces femmes. Je hais ces salopes qui abandonnent leurs mômes sur le parvis de l’église comme des déchets nauséabonds. Je hais ces femmes qui préfèrent survivre dans la fange des caniveaux, en se faisant de l’argent dans la pénombre d’un porche ou d’une cour, quitte à être en cloque à nouveau plusieurs fois. Je me hais aussi, moi, la putain issue de la putain parce qu’au final, je finirai comme elles, je suis déjà comme elles. Même si je hante ce milieu plus que je n’y vis vraiment, même si je me déguise en homme pour me persuader que je ne suis pas comme elles, même si je les déteste : je reste une catin, une catin qui a accepté de prendre dix shillings plutôt qu’un peu d’amour.
        « Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? Demande Millie.
Je lève la tête de mon verre. Je ne me suis même pas rendue compte que je l’ai vidé d’un trait.
- Je pense à un Américain.
- Un Américain, pourquoi un Américain ?
- Rawyer.
- Ah ! Ton Américain ! »
Mon Américain, c’est le bon terme, en effet. Aujourd’hui, c’était la troisième fois que j’allais chez lui. Il faut que j’arrête de le voir. Il faut absolument que j’arrête de le voir. A l’abattoir, les gars commencent à trouver tout ça louche et James Rawyer… Plus le temps passe, plus il s’attache. Il me dorlote, il me cajole, il... m’aime ? Oui, je crois. Il m’aime et je ne peux pas l’admettre. Je ne veux pas qu’il m’aime, il n’en a pas le droit. Personne n’a ce droit. Comment ose-t-il me dorloter et me cajoler ? Moi, la putain issue de la putain, l’éviscéreuse de porcs, comment peut-il me considérer comme une « femme admirable », comme il le dit si bien ? Est-il à ce point aveugle pour ne pas me voir telle que je suis ? Ce soir, il m’a suppliée de rester, d’emménager dans le studio qu’il loue sur Plumber’s Row. Il m’a même dit que j’étais merveilleuse. Comment peut-on proférer de telles énormités ? Beth, la merveilleuse ; Beth, la magnifique, comme si je pouvais mériter un seul de ces qualificatifs. Il m’a dit qu’il voulait m’emmener en Virginie voir les plantations de cotons et les nègres. Il m’a dit qu’il voulait me garder à ses côtés pour toujours. Pendant une seconde, j’avais eu l’envie de lui dire « oui ». Peut-être que j’aurais pu partir avec James Rawyer, tirer un trait définitif sur ma vie, sur ce que j’étais, redémarrer autre chose, mettre un océan entre ma mère (ma salope de mère qui m’avait laissée crever dans ce parc) et moi. Mais, je ne peux pas tirer un trait sur ça, j’en suis parfaitement incapable : ce serait nier tout ce que je suis, tout ce que j’ai entrepris jusqu’à présent, ce serait renoncer aux choses qui sont déjà en marche. Alors, j’ai dit « non » à James Rawyer. Il a insisté, j’ai persisté. Il m’a pris la main pour y déposer dix shillings et il m’a fait promettre de revenir demain. J’ai pris l’argent et j’ai dit que je reviendrai puis, je suis partie. Si j’avais eu le courage de lui déchirer son billet sous les yeux…

        « Tu es amoureuse, déclare Millie.
- Beth, la fille la plus frigide du quartier, amoureuse ? On aura tout vu ! S’exclame Crabs.
- Je ne suis pas amoureuse.
- Bien sûr que si ! Regarde la tête que tu fais ! Poursuit Millie sans se préoccuper de l’intervention de Crabs.
Je reste silencieuse un instant
- Pourquoi tu ne vas pas le voir, cet américain ? Pourquoi tu ne vas pas lui dire ce que tu ressens vraiment ?
- Je ne veux pas rentrer dans ce genre d’histoires.
- Pourquoi ?
Ses interrogations commencent fortement à m’agacer.
- Parce que j’ai des choses bien plus importantes à faire, dis-je en me levant de ma chaise pour couper court à la conversation. Je vous laisse.
A peine levée, Millie m’attrape le bras. Elle a un regard presque inquiet.
- Tu ne vas pas faire le tapin ce soir ?
- Si, bien sûr.
- Mais c’est dangereux ! Tous les meurtres ont eu lieus un week-end !
- Oui et alors ? Justement le week-end, c’est le moment où il y a le plus de clients. Et puis, le week-end dernier, personne n’est mort que je sache.
- Oui, mais il en a tué deux la même nuit. »
La dernière victime se nommait Kate Kelly, de son vrai nom Catherine Eddowes. C’était une ‘‘occasionnelle’’. Elle avait une quarantaine d’années, elle aurait pu être ma salope de mère ; elle l’était peut-être d’ailleurs, je ne le saurais jamais… Il y a un mois, ils ont retrouvé son corps méconnaissable à Mitre Square : le visage tailladé de partout marqué d’un large V, le nez et les oreilles coupées, le ventre grand ouvert sur ses entrailles, son intestin, son rein, son foi prélevés ainsi que son fond de commerce. A peine une heure avant, une autre pute avait été tuée : égorgée seulement ; un boulot qui avait été beaucoup plus salopé que pour Kate Kelly. Les journalistes et Scotland Yard avaient mis les deux crimes sur le dos du même assassin. Ils sont vraiment très idiots. Il ne faut pourtant pas être une lumière pour savoir qu’on ne peut pas parcourir le chemin entre Berner Street et Mitre Square, prendre le temps de charcuter une femme et s’enfuir en moins d’une heure. Mais, cette analyse leur plaisait, elle avait quelque chose de plus sensationnel, de plus fantastique et surtout, elle permettait de vendre plus de journaux. Ici, personne ne remettait en cause cette version des faits.

        Je dégage assez facilement mon bras de l’étreinte de Millie puis réaffirme : « J’ai des choses importantes à faire.
- Beth, si tu ne le fais pas pour moi, fais le au moins pour ton Américain. Je suis sûre qu’il ne voudrait pas qu’il t’arrive malheur.
- A moins que ce soit cet Amerloque le meurtrier, intervient Crabs. J’ai jamais pu les sentir moi ces types qui débarquent d’on ne sait où et qui ramènent leur science !
- J’ai promis une passe à O’Gordan, affirmé-je.
Il y a un temps mort de stupéfaction de la part de Millie. Enfin, elle finit par lâcher prise.
- Fais ce que tu veux ! »
Je m’en vais sur un hochement de tête. Millie crève de peur. Elle essaye de le dissimuler mais elle crève de trouille. Elle est innocente. Une pute innocente, la formule a de quoi faire rire ! Elle ne comprend pas ce qu’elle a pu faire de mal pour faire partie des cibles potentielles du tueur. Pour elle, toutes ces catins : Polly, Dark Annie, Long Liz et Kate Kelly sont des martyrs. Il y a un leitmotiv qui revient souvent dans la presse : « Elles ne méritaient pas de mourir. » J’aurais aimé qu’ils me donnent des exemples de personnes qui, selon eux, méritent de mourir, mis à part ceux qui ont tué les premiers.

        Je traverse le pub en bousculant quelques clients. J’aperçois Peter, une chope de gueuze à la main. Peter travaille au dépeçage. En me voyant passer, il me gratifie d’un sourire édenté et en profite pour me coller la main aux fesses. Je suis certaine que ce type ne fait pas le rapprochement entre moi et l’homme avec qui il travaille pourtant chaque jour pendant quinze heures. Comment peut-il être à ce point aveugle ? Ou est-ce qu’ils font tous semblant de rien ?
        Je sors du pub, il fait nuit noire : aussi noir que le fond de mon âme. Je déambule dans les rues, sans but. Il y a pas mal de nouvelles têtes qui circulent dans le quartier depuis que ça a éclaté. La plupart sont des hommes de la City, des aristos ou des notables admiratifs du travail du tueur. Ils s’empressent dans les ruelles déjà bondées à la recherche de sensations fortes. Ils viennent la nuit en explorateurs, en « témoins de l’histoire ». Ils s’infiltrent parmi nous, pour examiner nos vies comme si nous étions une sorte de tribu d’indigènes. La pauvreté environnante doit leur paraître exotique. Avec l’attitude d’un fauve traquant sa proie, ils observent. Ils regardent les types qui s’écroulent ivres morts sur le pavé, ceux qui chantent des chansons paillardes à tue-tête, ceux qui jettent des sauts d’urine sur la tête de ces derniers, ceux qui se battent, celles qui ameutent le client ou ceux qui discutent tout simplement à la lumière blafarde d’un rare lampadaire. Je ne sais pas ce qu’ils pensent trouver de la sorte. D’autres viennent ici comme en pèlerinage, ils effectuent le parcours sanglant de Buck’s Row à Hanbury Street, du club Berner à Mitre Square ; l’un cherchant une marque de sang séché sur les pavés, l’autre une prostituée qui aurait connue Polly ou Long Liz. Parfois, ils vont jusqu’à lancer quelques cacahuètes aux indigènes comme cet homme en chapeau haut-de-forme qui est venu me demander mes tarifs. Il croit certainement qu’en se payant une pute, il comprendra pourquoi le tueur s’acharne sur elles. Ces types cherchent à s’imprégner des lieux, persuadés qu’ils arriveront à capturer, à ressentir une partie de la présence de leur idole. Dans leur for intérieur, tous espèrent surprendre le fléau étrange qui a frappé cette partie de l’East End. Tous pensent que s’ils le croisent, ils le reconnaîtront au premier coup d’œil ; qu’ils sentiront son aura diabolique. Je suis sûre que parmi ces nobles messieurs, on trouve les quatre-vingt pourcent des mythomanes qui envoient les lettres que publient tous les journaux. Au milieu de tout ça, il y a aussi la belle équipe de police de sa Majesté. Ils font leurs rondes, demandant ça et là si quelqu’un n’a pas vu quelque chose de louche. Pourquoi ne comprennent-ils pas que celui qu’ils cherchent n’a rien de louche ? Pourquoi ne comprennent-ils pas qu’il habite forcément ce quartier pauvre ? Qu’il est sous leur nez ! Pourquoi cherchent-ils absolument un homme à l’air étranger ?
        En passant par George Yard, je scrute du regard ces vieilles catins occasionnelles qui racolent. Est-ce qu’elles ont peur ? Elles devraient : jusqu’à présent, toutes les victimes avaient autour d’une quarantaine d’années. Il y a aussi l’autre question : est-ce que l’une d’entre elles est ma mère : cette salope qui m’a abandonnée à ce pervers de juif ? Ma putain de mère… Durant toute mon enfance, je me suis demandée si parfois elle pensait à moi, si elle regrettait son geste. Je me demandais si elle arrivait à vivre normalement en ayant fait ce qu’elle avait fait. Et puis, à l’époque, j’espérais. J’espérais qu’un jour une dame arrive dans la boutique du boucher juif et demande s’il ne savait pas ce qu’était devenu son enfant, sa pauvre enfant qu’elle regrettait tant d’avoir laissée au milieu d’un square. Malheureusement, personne n’est jamais entré dans sa boutique pour tenir pareil discours. J’ai donc finis par détester ma mère et tout ce que je pouvais associer à elle : les putes. Après les abus sexuels dont j’avais pu être victime, ça m’était d’autant plus facile de les détester. Comme l’a dit si justement Crabs, je suis frigide, mon cas va même au-delà de la frigidité puisque l’acte sexuel me rebute et m’écoeure. Je ne comprends pas comment on peut envisager tirer profit de cet acte si… horrible. Je ne comprends pas. Mais le pire dans l’histoire, c’est moi, ce que je suis devenue. Mon échec est absolu. Depuis des années, je vis avec l’obsession de l’image de ma mère que je cherche à tuer mais, au final, je suis devenue ma mère.
        Cette réalité me paraît d’autant plus apparente lorsqu’à l’heure convenue, O’Gordan me prend sous un porche de Goulston Street, le tout surveillé par le regard vicelard d’un policier qui fait sa ronde. Cette putain qui se fait sauter, est-ce que ça peut être moi ? Est-ce que ça peut être moi qui prends les quinze pences qu’O’Gordan veut bien me donner pour la passe ? Est-ce que c’est bien moi qui, quinze minutes plus tard accepte de faire une pipe au policier voyeur pour trois pences ? Cette fille que je vois me fait vomir. Cette pute qui n’a même pas besoin de faire le trottoir pour vivre… Qu’est-ce qu’elle fait, qu’est-ce qu’elle tente de prouver ? Trouver sa mère pour s’en venger, au départ, c’était sa quête. Une quête vaine ! Comment aurais-je pu trouver ma mère dans la fourmilière de catins qui peuplait Whitechapel ? Il faudrait encore des années avant que je sois assurée de l’avoir trouvée et encore, il reste toujours l’hypothèse que cette salope ait quitté le quartier. La soif de vengeance m’a menée bien loin : jusqu’à cette mascarade idiote. Je ne suis qu’une mascarade : moi, le gringalet de l’abattoir ; la fausse pute du caniveau. Mon existence n’est que mensonge, une mauvaise pièce de théâtre de ce qu’aurait pu être la vie de ma salope de mère.

        « Tu es merveilleuse. » Les paroles de James Rawyer résonnent dans ma tête. Elles n’ont jamais sonné aussi faux qu’à ce moment précis. Je suis sur Thrawl Street. La nuit est froide et il pleut. Il est près de deux heures du matin. C’est vers cette heure-ci que les catins usent leurs derniers clients. La grande jeune femme aux cheveux blonds et aux yeux clairs racole, fredonnant une chanson sans âge : a violet from mother’s grave. Je crois que j’ai toujours connu cette chanson. Peut-être ma mère me la chantait-elle avant de m’abandonner ? La putain demande six pences à un homme qui passe. Je crois que je l’ai déjà vu au Ten Bells Pub. Le type ne répond pas favorablement à la proposition, cette attitude me fait sourire intérieurement. La putain lui réplique : « Je les trouverais bien par moi-même. » Le type s’éloigne. Je réajuste mon manteau, il commence à faire frisquet. La putain s’éloigne accoster une nouvelle proie. Elle est moi. La femme échange quelques mots et rit sans prêter beaucoup d’importance à qui elle a affaire. Peu importe qui peut vouloir payer, quelque part, moins on en sait mieux on se porte. Quoique, par les temps qui courre, il aurait peut-être mieux valu se montrer plus prudente.
        Cette femme qui entre accompagnée dans la chambre du 13 Miller’s Court n’est nulle autre que moi. Lorsqu’elle verrouille la porte de l’appartement et que le piège se referme, elle n’est nulle autre que moi. L’appartement est assez minable : c’est une pièce au rez-de-chaussée, sans chauffage mais il y a l’eau courante. Elle est très simplement meublée : un lit, une table, deux chaises, une commode, un lavabo et un miroir. A bien y regarder, cette femme est assez belle pour une catin. Je l’avais omis. Ici, tout est tellement sale que tout est enlaidi. Il est même difficile d’envisager qu’au milieu de cet univers, une seule personne ne présente pas ce même trait de médiocrité… Elle s’allonge sur le lit, offerte. C’est là que tout s’achève.
Un cri résonne : « Au meurtre. ». Le couteau à la lame aiguisée glisse sur la peau. Il égorge, il taillade la chair, il défigure le visage, il exécute des sillons, toujours plus profond à travers les pores. Le geste est précis et méthodique, sans faille, sans tremblement aucun. Au final, il n’y a plus qu’un amas de chair désordonné, sanglante qui n’a plus rien de commun avec ce qu’avait pu être le visage initial. Ensuite, le couteau fait son œuvre au niveau du cou. Le coup fatal a été porté à la gorge mais les plaies dessinées à présent sont creusées jusqu’à l’os. Puis, c’est au tour des bras d’être tailladés comme striés. Ce sont ensuite les seins qui sont coupés à vif, laissant une poitrine d’une platitude masculine. Puis, c’est le bas du corps qui est visé : les entrailles. Les intestins, les reins, le foie, la rate, le cœur : tout est prélevé, dépouillé à leur propriétaire. Et tout baigne dans une mare de sang immonde, l’odeur de mort envahit les lieux. Les mains prélèvent les organes, dégoulinantes de liquide à l’aspect gluant. Elles posent le rein sous la tête, le foie entre les pieds comme effectuant une sorte de ronde autour du cadavre. Les viscères quant à elles sont éparpillés un peu partout. Et puis, le plus important peut-être, le sexe est prélevé lui aussi, et placé avec le rein. Les pieds reculent de la couche du cadavre. Le couteau a cessé son ballet morbide, les mains également : l’œuvre est à présent terminée. Elle est arrivée à l’état de perfection qu’il fallait atteindre.

        Le souffle est court d’avoir exécuté ce massacre. Les mains s’approchent du robinet pour se défaire du sang qui est imprégné sur la peau. La fille qui est étendue sur le lit ne fera plus jamais le tapin pour gagner quelques pences supplémentaire (ni pour faire quoi que ce soit d’autre d’ailleurs). Cette fois-ci, tout est fini. Les mains prennent le cœur qu’ils enveloppent dans un linge afin de le transporter plus facilement. Les yeux prennent un instant pour admirer le spectacle. Je ressens alors un intense sentiment de fierté. Je crois qu’à défaut d’avoir atteint mon objectif, de m’être vengée de ma mère, de ma salope de mère qui m’a abandonnée alors que je savais à peine marcher, je viens d’atteindre quelque chose de bien plus grand encore. Oui, je viens d’accomplir quelque chose de grandiose. Je m’en rends compte à cet instant : je suis le maître. Un sourire illumine alors mon visage : le sourire de mon triomphe. A cet instant, je sais que mon œuvre est la plus sensationnelle de tous les temps, que les amateurs d’enquêtes policières chercheront mon identité pendant des décennies et des décennies. Ils admireront ce travail, cette précision de l’exécution mais jamais, jamais ils ne me trouveront et jamais ils ne comprendront pourquoi j’ai assassiné ces putains et en particulier celle-ci, cette putain qui avait tout de la putain que je suis (ou plutôt que j’étais). Je me nomme Beth, je viens d’assassiner une pute nommée Marie Jane Kelly. Je suis le fléau du quartier pauvre de Whitechapel que tous les journaux ont si poétiquement baptisé : « Jack l’Eventreur ».

16:10 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

16/12/2007

Uluru

Urulu

Uluru, enfin ! Au milieu de cette plaine aride où seuls survivaient quelques arbustes desséchés, quelques buissons de plantes grasses d’un vert presque blanc, au milieu de cet outback interminable, le roc rougeoyant se dressait, tel un phare pourpre guidant les esprits égarés. Il s’élevait comme un rayon de soleil échoué au milieu de ce semi-désert, un bloc de pierre abrupt émergeant du sol, un iceberg rougeâtre au milieu d’un océan de sable. Je tendis la main pour le toucher. Cette pierre était étonnamment froide malgré le soleil brûlant.

 

Nhuru, à mes côtés, avait le visage fermé. Depuis six jours que nous marchions dans l’outback, il ne m’avait plus adressé la parole. J’avais respecté son silence. Je ne pouvais pas exiger quoique ce soit de lui alors que je m’apprêtais à profaner ce lieu. Il avait accepté de me guider jusqu’ici en connaissance de cause. Peut-être avait-il espéré me faire changer d’avis ? Peut-être pensait-il que j’abandonnerai le projet d’escalader ce roc rouge lorsque je l’aurais atteint ? Un instant cette idée m’effleura. J’aurais pu faire machine arrière. J’aurais pu faire le tour d’Uluru et demander à Nhuru de me conter les légendes qui agrémentaient chaque pierre de cet édifice naturel. Le jeune homme m’aurait parlé des héros légendaires de son peuple. Nous nous serions replongés dans la mythologie de laTjukurpa, la mythologie aborigène de la création du monde. Je l’aurais écouté avec avidité me parler de ces deux enfants mythiques qui, en jouant avec de la boue, avaient créés ce rocher rouge de plus de deux kilomètres de long. J’aurais pu écouter les croyances de son peuple encore une fois mais, je n’avais pas parcouru tout ce chemin à travers l’outback australien pour cela. Au sommet d’Uluru, Yurlungur, le serpent arc-en-ciel, dormait dans un trou d’eau : la légende voulait que quiconque défierait Yurlungur aurait pour châtiment de se transformer en un amas rocailleux parsemés de taches de couleur sable brillant au soleil. Ce secret aucune personne extérieure au peuple Anangu n’aurait dû en avoir connaissance cependant, Nhuru me l’avait révélé. En haut de cette montagne, selon la légende, des dizaines d’hommes avaient été transformés par le serpent arc-en-ciel en amas de pierres brutes remplis d’or. De l’or qui ne demandait qu’à être exploité…

 

Nhuru s’assit près d’une marque d’érosion qui avait rongé Uluru, une marque sacrée. Pour les aborigènes, chaque trace dans une pierre, chaque trou d’eau était le témoignage d’un épisode de la Tjukurpa. Je lui demandai en langue Anangu : « Que s’est-il passé ici ? »

Nhuru braqua ses yeux caramel sur moi, ses yeux qui semblaient avoir absorbés la couleur du sable et de la terre de ce pays. Ils étaient glacés. A cet instant, je regrettai d’avoir rompu le silence qui s’était imposé depuis le début de notre voyage. Son regard m’accusait de m’être jouer de lui, d’avoir abuser de sa confiance. Son regard m’accusait de n’avoir chercher que mon propre intérêt. Son regard portait tous ces reproches que je ne pouvais ni nier ni réparer. Ma recherche d’El Dorado avait tout supplanté, du moins, en partie.

 

Pourtant, lorsque, quelques mois auparavant, j’étais arrivée dans cette tribu Anangu, je ne cherchais rien de particulier. L’Australie m’apparaissait alors comme un continent de douleur avec son sable presque rouge, avec son soleil si intense qui calcinait ma peau trop blanche, qui dénaturait la couleur de mes cheveux trop clairs. Je voulais connaître ceux qui y vivaient vraiment, savoir comment ils vivaient, comment ils pouvaient résister à l’hostilité de ces paysages de désert, de ce climat étouffant. Toutes ces réponses, je les avais obtenues. Je n’avais pas eu à faire quelque effort que ce soit, dès que j’étais apparue, Nhuru m’avait pris en affection. Je l’avoue, cette affection était tout à fait réciproque. Nhuru avait tout pour me plaire : c’était un jeune homme curieux de nature, avide de connaissance, d’une intelligence redoutable et ses yeux... j’aurais pu me noyer pour toujours au fond de ses yeux de caramel. En trois mois, Nhuru avait réussi à apprendre parfaitement ma langue alors que, de mon côté, je me battais encore pour démêler les tenants et aboutissants de la langue Anangu. Les langues aborigènes n’ont rien de communs avec les langues occidentales, c’est aussi là ce qui fait leur richesse. Le sujet n’a pas de place prédéfinie dans la phrase, pas plus que le verbe ou le complément ce qui peut donner des structures de phrases totalement invraisemblable pour un européen. Cependant, cette langue s’apprend, toute langue humaine peut être apprise et, je dois avouer que dans cette entreprise Nhuru me fut d’un grand secours. Il m’apprit à parler le dialecte aborigène de sa tribu et il m’initia à sa culture. Il me conta les légendes de son peuple, les faits héroïques qui s’étaient déroulés lors de la Tjukurpa. Il m’apprit la légende de cet oiseau d’Australie, le kookaburra, proche du martin-pêcheur, qui créa le soleil. Il m’expliqua les danses ancestrales que sa tribu effectuait afin de maintenir en vie les espèces qui vivaient sur cette planète. Il me montra les peintures aborigènes représentant des épisodes héroïques de la Tjukurpa. Mais, le plus important, c’est qu’il me révéla aussi des secrets que seuls les Anangus étaient censé savoir.

 

C’était ainsi que j’avais émis le souhait d’aller jusqu’à leur Terre sacré, d’aller jusqu’à Uluru. A présent, il se tenait là, droit devant moi et j’allais le défier. J’allais braver l’interdit, gravir cette roche rouge. J’allais atteindre le sommet de cette montagne et trouver les hommes de pierres. J’allais voir de mes yeux cette fortune qui se profilait tout en haut de ce bloc rocailleux, quitte à me battre contre ce serpent arc-en-ciel, si jamais il existait. Ce que j’avais envisagé de faire, aucun Anangu ne se serait même permis d’y penser. Grimper sur ce rocher, qui était le symbole même des croyances aborigènes, c’était le pire des sacrilèges. Plusieurs s’étaient mutilés, scarifiés pour avoir enfreint cette règle d’or. Je ne pouvais pas en vouloir en Nhuru de me haïr à cause de cela.

 

Nhuru toujours assis, avait fermé les yeux, s’évadant ainsi de l’instant présent. Je le regardai avec regret. C’était sans doute la dernière fois qu’il se présentait à mes yeux. J’en eus un intense pincement au cœur. Je m’agenouillai à ses côtés. J’aurais voulu déposer un baiser sur ses lèvres. J’aurais voulu lui dire qu’il resterait gravé dans mon cœur à jamais. J’aurais voulu avoir la force de lui témoigner la sincérité de l’amour que je pouvais lui porter. J’aurais voulu ne plus être à ses yeux cette femme manipulatrice qui l’avait abusé pour lui soutirer des informations. J’aurais tant voulu… Cependant, cette montagne m’appelait, aussi invraisemblable que cela pouvait paraître, je ne pouvais pas abandonner ce but. Je ne pouvais pas renoncer à ce trésor. Il y avait comme une force invisible qui hantait ce lieu, une force qui n’avait fait que conforter ma détermination. Je n’avais plus le choix. Je devais accomplir mon destin car, à cet instant, il m’apparaissait que le seul but de mon existence avait été de partir à l’assaut de cette montagne rouge interdite. Je saisis la main de Nhuru et prononçai : « Merci pour tout. » Je lâchai à regret cette main à la fois sèche et douce et me relevai. Je jetai un dernier regard à Nhuru, sentant d’irrépressibles larmes monter. Nos chemins se séparaient ici, à jamais.

 

Je fixai le mont pourpre. Il n’y avait plus que lui et moi à présent : neuf cents mètres à gravir et j’aurais atteint le sommet, neuf cent mètres et je serai maître d’Uluru.

 

***

 

Nhuru entendit les pas de la jeune femme s’éloigner. Il avait prié les esprits pour qu’elle renonce à gravir Uluru mais les esprits n’avaient rien faits. Un instant, il eut la folie de la suivre. Il aurait pu se relever, la rattraper, l’accompagner dans sa marche de défiance aux êtres éternels de la Tjukurpa. Il aurait pu la guider, quitte à perdre son âme éternelle, quitte à jeter une malédiction sur tout son clan. Mais la raison avait prit le pas sur cette déraison. Monter sur Uluru, ce n’était pas seulement offenser les esprits, c’était également pour Nhuru renier son totem. Le jeune Anangu était gardien de ce lieu sacré, Uluru faisait partie intégrante de son être. Lorsqu’il mourrait, son âme mortelle retournerait au néant et son âme immortelle reviendrait ici, au cœur de cette pierre pourpre. Nhuru devait protéger et perpétrer les coutumes mystiques de ce lieu, telle était sa mission. Il ne pouvait pas aller à l’encontre de la destinée de son âme immortelle même s’il avait l’impression qu’à l’instant où elle avait disparu un pan de cet imposant rocher qu’il incarnait venait de s’effondrer. Combien il avait pu s’attacher à cette femme, à cette opale laiteuse, à cette pierre insaisissable provenant des ténèbres du sous-sol dont aucun aborigène ne s’approche jamais.

 

La fatigue et la lassitude finirent par gagner Nhuru. Il se recroquevilla sur le sol poussiéreux, protégé par sa montagne rouge, cherchant à ne faire qu’un avec elle. Son esprit s’embruma peu à peu vers le sommeil, vers cet état de rêve si important pour les aborigènes. Le rêve était un des moteurs essentiels de leur religion, c’était par le rêve qu’ils pouvaient entrer en communication avec les êtres éternels de la Tjukurpa. C’était par le rêve que les aborigènes pouvaient accéder aux faits héroïques qu’avaient pu accomplir les héros de l’ancien monde. Ainsi, Nhuru rêva. Il rêva du combat de celle qu’il avait baptisé Mhatura, cette jeune femme à la peau si claire qu’il avait toujours considéré que son totem ne pouvait être qu’une opale, cette jeune femme qui l’obsédait. Il la vit atteindre le sommet d’Uluru, une pointe de témérité glacée au fond de ses yeux d’un bleu céleste. Mathura était là, déterminée à défier Yurlungur, le serpent arc-en-ciel. La lutte dura des jours et des jours. Mathura esquivait les attaques furtives de Yurlungur. Elle courait, sautait, rampait au sommet d’Uluru comme effectuant une danse saccadée et maléfique afin d’entraîner la destruction du serpent arc-en-ciel. Après six jours et six nuits, les forces de Yurlungur commencèrent à s’épuiser. La jeune femme d’opale profita de cette faiblesse. Elle mordit le serpent arc-en-ciel, laissant la trace de sa mâchoire à jamais gravée sur le corps de l’être immortel. Malgré la douleur qui le harassait, Yurlungur trouva la force de sauter à la gorge de la jeune femme et de lui injecter son venin maléfique qui changeait tout humain en amas pierreux. Mhatura hurla de douleur et de rage. Son cri se répandit comme une vague à travers les kilomètres de l’outback. Ce cri de désespoir emplit l’air de toute sa force, de toute son âme. Ce cri dont la puissance ne pouvait s’amoindrir. Un cri capable de pousser les nuages, de faire chavirer les feuilles des arbres : le cri du vent et de la tempête.

 

Nhuru se réveilla. Un vent chaud s’était levé, un vent qui lui caressait le visage. Il sourit. Ce secret là, il le transmettrait à son peuple : il raconterait cette histoire. L’histoire de cette femme qui avait défié Yurlungur et dont le denier cri s’était cristallisé en vent. L’histoire de cette femme opale qui avait fini figé dans la pierre.

 

Nhuru se releva et fixa Uluru. Il allait refaire le voyage en sens inverse jusqu’à son village, seul cette fois-ci mais, il se sentait le cœur plus léger. Finalement, il la reverrait. A sa mort, il rejoindrait l’âme de ce bloc pourpre éternel et il la retrouverait puisqu’à présent elle était devenu ce qu’elle avait certainement toujours été : une opale blanche, magnifique, emprisonnée dans l’amas de rocs poussiéreux d’Uluru.

14:51 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

21/11/2007

Sous-Jacent (poème)

Tout bazarder, tout balancer par la fenêtre. C’est l’envie qui me taraude plus ou moins fortement depuis quelques jours. Tout revient sur le tapis en ce moment et je suis d’humeur très inégale. Alors, je me vois revenir à la première fonction qu’a pour moi l’écriture : déverser mon mal-être et ce avec la forme d’écriture qui est la plus appropriée le poème.

Je m'excuse donc par avance auprès des gens à qui ne conviendrait pas ce billet d'humeur. 

 

 

 

Sous Jacent

 

Cette image est morte mais elle est toujours présente

Comme une plaie sirupeuse qui ne se referme pas

Elle me crispe, me peine et surtout elle me hante

Me remplit de colère, de regrets, de larmes parfois...

 

Comme j’aimerais crier ma haine lorsqu’elle se manifeste 

Comme j’aimerais évincer la tendresse quand je la revois

Cette image morte, sous-jacente, que je déteste

Cette image passée que je garde précieusement malgré moi.

 

Tantôt je la chasse et tantôt je la recherche

Cette image est mon bonheur, mon fardeau et ma croix

Transperçant mon âme d’une inenlevable flèche.

Cette image que je déteste et que j’aime à la fois :

L’irrationnel paradoxal d’une idylle insignifiante,

Comme j’aimerais qu’elle soit négligeable à mes yeux

Que cesse l’affligeante torture d’avoir été amoureux

Que cesse l’anéantissement de ma sensibilité confiante.

 

Car cette image remet en cause principes et idéaux

Je ne vois plus qu’un piège dans les sursauts de mon cœur.

Un amour-propre bafoué est le pire des fléaux :

Il érige des palissades contre le pire comme le meilleur.

Je reste enfermée, impuissante, dans ma citadelle de tourments

N’ayant pour seul vœu que de faire retourner le temps

Pour que cette image morte n’ait jamais existée

Pour qu’elle ne soit plus un souvenir à ressasser.

Qu’enfin ce goût d’amertume disparaisse de mes lèvres

Que cette odeur de soufre s’évanouisse de mes draps

Que le voile déchiré se reforme par mes prières

Que de ma peau s’évanouisse la douceur de tes bras.

 

Que s’éteigne à jamais le feu glacé de ma rancune

De cet acte que je ne saurais jamais pardonner

Que s’enfuient à jamais les instants de plénitude.

Qu’a défaut de tout oublier, j’oublie que je t’ai aimé.

21:49 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

15/11/2007

Baby-Squatteur (chapitre 6)

Une demi-heure, il m’avait dit qu’il arrivait dans une demi-heure. Je sentais le stress me gagner comme avant de me prendre une soufflée par ma chef aux Coquelicots, mademoiselle Velde. Mademoiselle Velde faisait partie de cette catégorie d’aide-soignante qui se prenne pour des docteurs émérites et, de fait, commande à leurs collègues comme un général commanderait à un bataillon d’infanterie. Elle me dictait le moindre de mes mouvements et critiquait toutes les initiatives que je pouvais prendre. Comme dirait madame Gatier : « J’en ai connu des saletés de caporaux boches pendant la guerre mais c’était des agneaux face à la Velde. ». A la maison de retraite, son surnom était « Barbie ». Mademoiselle Velde, étant très idiote, trouvait cela assez flatteur (il faut dire qu’elle était blonde). Elle l’aurait été bien moins si elle avait su que ce surnom lui était attribué en référence à Klaus Barbie et non pas à la poupée du même nom.

Je jetai un œil à l’état de ma maison de schtroumpfs, à mon capharnaüm de célibataire fainéant. Aussi étrange que cela puisse paraître, je me sentais bien dans cet univers mal rangé, désordonné où on pouvait trouver le Manager Minute sous une pile d’assiettes. Cependant, peu de gens apprécient ce genre de dépravement. Mon blondinet foncé, constatant mon état d’impuissance muette face à l’intérieur de mon appartement, se proposa : « Vous voulez que je vous aide à quelque chose ?
-         
Benjamin-Pierre va arriver d’ici une demi-heure, je ne pense pas que… » Je fus interrompu. Quelqu’un frappait à la porte. Mon premier réflexe fut de regarder ma montre : dix minutes. Il s’était passé exactement dix minutes entre le temps où mon ex m’avait appelé pour sauter sous un train et le moment où il se retrouvait devant ma porte. Humainement, il était absolument impossible de joindre la gare à ma baraque en dix minutes, il y avait plus de vingt bornes entre les deux endroits ! Alors à moins de s’appeler Harry Potter et de pratiquer le transplanage, je ne voyais pas comment gugusse 1er pouvait être devant ma porte : « Il t’a pris pour une conne ! » Pour une fois, j’étais parfaitement d’accord avec ce que venait de me dire ma conscience. Cependant, j’avais beau être naïve, j’étais loin de me laisser faire. Il ne s’en sortirait pas comme ça le bougre.

Je pris mon squatteur à parti : « Oui, si ça ne vous dérange pas, j’aurais besoin que vous me rendiez un service.
-          D’accord… » On frappait à nouveau : « Vous n’allez pas ouvrir ? Demanda-t-il naïvement.
-          Non, Frédéric, c’est vous qui allez ouvrir et dire que vous habitez ici, que vous êtes le nouveau locataire de cet appartement.
-          Ce n’est pas le cas.
-          Ecoutez, c’est un service que je vous demande, si mon ex vous trouve ici, seul, je pense qu’il me lâchera les baskets. » Le gonze eut une légère moue assez proche de celle d’un enfant à qui on vient de demander de mentir et qui sait qu’il ne sera pas convainquant. En vérité, je sentais venir la catastrophe à plein nez. Si Benjamin-Pierre se trouvait derrière cette porte et qu’il demandait où j’étais, mon squatteur serait incapable de donner une réponse convaincante. J’espérais cependant que le simple fait de ne pas me voir ouvrir la porte le décontenancerait.

Je connaissais bien mon ex, à coup sûr, dans l’état de frénésie lyrique où il se tenait, il m’avait préparé un discours d’entrée du genre : « J’ai attendu que tu ouvres cette porte tel Moïse attendant que s’ouvre la mer rouge. » Oui, j’avais oublié de vous dire : mon ex, étant un Don Juam, se sentait obligé de temps en temps de faire de la poésie qui se révélait toujours des plus affligeantes. Il se prenait pour Lamartine mais ne faisait que de se noyer dans le Lac. Je ne sais pas si vous pouvez imaginer ce que donne un macho qui cherche à la jouer fleur bleue, mais c’était ce que mon ex essayait de faire. Ca pouvait donner un résultat assez comique. Je le vois encore me déclamer alors que je faisais la vaisselle : «  J’aime te voir plonger les couverts dans l’eau purificatrice, tandis que je me prélasse dans des draps propres et lisses. » Ici, la pauvreté du vers n’avait d’égal que la stupidité du discours. 

Quoi qu’il en soit mon squatteur finit par s’exécuter et alla ouvrir la porte tandis que je me planquais contre un mur. Mon squatteur eut l’air assez surpris de mon attitude, ce qui était, je crois, la première réaction normale à laquelle j’assistais. J’entendis le grincement de la porte : « Bonjour.
-          Bonjour. Vous êtes le nouveau petit ami de Chloé ? » Cette voix, ce n’était pas celle de mon ex. Je sortis de ma cachette, derrière le mur, pour voir de qui il s’agissait. J’eus un sursaut de stupeur : ma voisine, ma voisine du dessus aux gosses qui braillent, celle qui me materne chaque fois qu’elle me croise. Mais qu’est-ce qu’elle voulait ? A coup sûr, c’était pour me refiler ses petits monstres. Ca arrivait à peu près une fois tous les deux mois qu’elle me demande de les garder un mercredi entier. Ma voisine me fit un grand sourire en me voyant : «  Chloé, je suis très heureuse de voir que vous avez trouver un beau garçon. Vous savez, je m’inquiétais de vous savoir toute seule ; une jolie fille comme vous. » Non mais ça allait bien cinq minutes le dénigrement du célibat ! Et puis, qu’est-ce qu’ils avaient tous à me dire que j’étais jolie ? J’essayais de rattraper le coup : « Ce n’est pas ce que vous pensez, Catherine.
-          Vous n’avez pas à vous justifier auprès de moi vous savez. Je venais vous demander si ça vous dérangerait de garder Lise et Théo mercredi.
-          Je suis désolée, je travaille toute la journée mercredi.
-          C’est vraiment dommage…
-          Si vous voulez, moi, je peux le faire, proposa mon squatteur. » Je le regardais avec des yeux ronds. Lui garder des gosses ? C’était ridicule ! Ce grand dadais n’était même pas capable de se garder tout seul : « Ca m’arrangerait vraiment beaucoup, continua ma voisine. Vous êtes sûr que ça ne vous dérange pas ?
-          Pas du tout.
-          Vous êtes un ange, lui déclara-t-elle tout en me faisant un discret clin d’œil. Eh bien, dans ce cas, je compte sur vous mercredi dès 8h, votre petite Chloé vous expliquera comment ça se passe. » Puis, elle partit. Elle nous laissa planter là, tous les deux sans que j’eus le temps de démentir la déclaration ignominieuse qui faisait du blondinet foncé mon nouveau petit ami.

Le gonze ferma la porte et dès que celle-ci fut fermée, j’entrai inutilement en colère : « Mais pourquoi vous avez accepter ?! » Au moment même où je m’entendis dire ces mots ma conscience revint à la charge : « Laisse-le, il a cru bien faire. » Ca c’est sûr c’est bien fait ! Enfin, à présent que j’étais embarqué dans cette galère, il fallait que je fasse avec. Et puis, c’était moi qui avait eue l’idée stupide de lui faire ouvrir la porte. Le gonze se confondu à nouveau en excuse : « Je pensais que ça pouvait vous rendre service. » Sur ce point là, il n’avait pas complètement tort. Les petits monstres à garder me faisait toujours un tantinet d’argent de poche et je n’aurais pas voulu que ma voisine ait l’idée de faire garder ses gosses par quelqu’un d’autre. Cependant, j’avais vraiment beaucoup de mal à envisager le gonze entrain de s’occuper de Lise et Théo. Pour moi, il était évident qu’il allait se faire manger tout cru. Il était trop naïf, trop… trop quoi exactement ? « Trop con, me dicta une voix dans ma tête qui se fit tout de suite réprimander par Gimini Cricket. »

Je m’assis sur le clic-clac et lui demandai : « Vous avez déjà gardé des enfants ? »Hochement de tête négatif. Je continuai donc : « Vous savez ce n’est pas une partie de plaisir. Théo a trois ans et Lise cinq. Ils passent leur temps à se chamailler et à se crier dessus. C’est très dur de les canaliser.
-          J’ai des frères et sœurs, vous savez. » La remarque me surprit. Je n’avais pas envisagé ce gonze en dehors de sa situation de paumé professionnel, en dehors de sa voix assez éthérée, de sa démarche molle et de son look ‘peace & love’. C’était bizarre mais, j’avais du mal à l’imaginer s’énervant contre qui que ce soit. A six ans, il devait être comme il était à l’heure actuelle : zen et craintif. Je l’imaginais se cachant dans un trou de souris dès que son père ou sa mère haussait la voix, écrasé par l’autorité de ses parents, écrasé par l’autorité de ses frères et sœurs. Je l’imaginais se planquant seul dans un placard avec des crayons et du papier et barbouiller ses premières œuvres d’arts qui ne ressemblent à rien. Il allait se faire bouffer tout cru, il n’y avait pas de doute : un briefing total était nécessaire.

Je fis un tour vers mon coin bibliothèque, une espèce d’étagère où reposait un monticule de livre en tout genre. On y trouvait aussi bien Le Capital de Marx (cadeau comique de Dju qui me considérait comme une ultra gauchiste du fait que je ne soutienne pas Sarko) que le livre de la cuisine étudiante ou un policier américain quelconque. Dans ce fatras, je retrouvais la bible de tout baby-sitter en herbe : un manuel d’activité de bricolage pour les 4-10 ans. Je le tendis à mon squatteur : « Là dedans, il y a toutes les activités intérieurs susceptibles de les calmer un peu. »

J’avais dû dire ça d’une voix assez solennelle car il ne semblait pas très rassuré. Mais, le fait était que je n’avais pas spécialement envie de le rassurer. Il ne savait pas à quoi il allait se confronter en montant mercredi à l’étage supérieur.

17:42 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

29/10/2007

Un brun de folie (Chapitre 5)

C’est étrange comme le passé peut ressurgir de manière inopinée alors que l’on pensait l’avoir laissé loin derrière soi dans les couloirs nauséeux de la subconscience. Alors que la présence de mon squatteur dans ma studette me faisait immanquablement réfléchir aux frasques de ma vie de couple passée, la sonnerie de mon téléphone portable (digne d’une pub télé) retentit.

Je regardai l’heure, intriguée. Il était assez rare que l’on m’appelle pour la bonne et simple raison que je fais partie de cette catégorie de personnes qui, à défaut d’appeler, textote. J’ai une certaine maîtrise de la textolangue ce qui peut énerver les non initiés ainsi que les fervents défenseurs de la langue de Molière qui pensent que l’écriture abrégée va bientôt envahir la littérature (imaJné dé bouk1 entié ékri kom sa). Contrairement à ce que vous pourriez penser, mon addiction aux textos n’était pas due à un dégoût de l’orthographe et de la grammaire : les paroles s’envolent, les écrits restent et, de fait, je préférais écrire dans cette langue phonétique débraillée, proche du style télégrammatique que de converser des heures face à une machine qui ne sauvegarderait pas un seul mot de ce que j’aurais pu dire. Par ces petits messages je perpétuais en quelque sorte ma passion adolescente pour le genre épistolaire…

Quoi qu’il en soit, le téléphone sonnait, indiquant qu’une personne située dans un autre espace que le mien cherchait à entrer en communication avec moi. Je dus me relever du clic-clac pour aller à la rencontre de mon téléphone portable. Mon portable, comme tout portable qui se respecte, était perdu dans un recoin obscur de mon sac. Mon squatteur, tout en admirant la quête éperdue que je menais pour atteindre mon appareil à boucan, me demanda : « Qu’est-ce que c’est, cette sonnerie ? »
Ma sonnerie était assez peu reconnaissable si on n’avait pas été élevé, comme moi, avec un frangin totalement féru de jeux vidéos des années quatre-vingt. Le son tonitruant qui émanait de ma besace était la musique de générique de Super Mario Bros 3 tirée de la version sortie sur la première console Nintendo en 1988 au Japon. L’avantage d’une telle sonnerie était que personne ne l’avait, l’inconvénient était que chaque fois que quelqu’un la reconnaissait, je passais pour la pire gameuse du quartier.
« C’est super mario bros 3, répondis-je, au moment où je me saisissais du combiné.
- C’est bizarre comme sonnerie de portable, pour une femme. »
Je me retins de lui sortir ce que je pensais de ce type d’a priori machistes sur ce qui est approprié où non à la gent féminine. Comme si les jeux vidéo étaient des attributs typiquement masculins qu’il était dérangeant de trouver chez un humain issu du sexe opposé ! Je n’ai jamais admis cette dictature, ce carcan établi dès la naissance qui classait garçons et filles dans des catégories distinctes. Les uns étaient en bleu, les autres en rose ; les uns jouaient avec des voitures, les autres avec des poupées ; les uns avaient la panoplie du cow-boy, les autres celle de la princesse ; les uns jouaient aux billes dans la cour de récré, les autres à la corde à sauter. Pourquoi cette inégalité profonde ? Pourquoi cette différence sous-jacente ? « Et pourquoi tu réponds pas à ce putain de téléphone ! » m’intima la douce voix de ma conscience.
Tout en décrochant, j’adressai à mon blondinet foncé un : « J’aime être originale. » pour ne pas le laisser sans réponse. La remarque sembla grandement le contenter puisque le gonze m’adressa un hochement de tête.

« Allo. »
Dans la précipitation, je n’avais même pas fait attention au numéro d’appel de mon interlocuteur. D’ailleurs, pour tout vous avouer, si j’avais su quelle était la personne qui m’appelait, je n’aurais certainement pas décroché.
« Oui, Clo, je te dérange ? »
Il n’existait sur cette terre plus qu’une seule personne qui m’appelait sous ce diminutif imbécile, j’ai nommé Benjamin-Pierre Cavelier d’Esclavelle plus connu sous le nom de Benji (oui, mon ex, vous avez fait le bon rapprochement : c’est encore un militaire qui gagne un filet garni !) : « Qu’est-ce que tu veux ?
- J’ai besoin de parler à quelqu’un de confiance. Est-ce que je peux passer ?
- Qu’est-ce qui t’arrive ?
- J’ai pas mal de soucis en ce moment avec la recherche d’emploi, tu sais ce que c’est. Et puis, Steph m’a quittée. »
Une de plus à annoter sur le grand panneau des ex du (beau) brun ténébreux ! Dans un certain milieu masculin, que j’ai fréquenté, il est d’assez bon ton de prendre et de balancer les filles comme on le ferait avec des tickets de métro. Mon ex n’était pas très loin de cette tendance mais il fallait croire qu’il y avait comme un retour de bâton depuis quelques temps. Néanmoins, je n’allais pas pleurer sur son sort, il s’en remettrait bien vite. Benji appliquait à merveille la bonne vieille maxime « une de perdue, dix de retrouvées » ; pour preuve, avant que je ne sorte avec lui, le bougre n’avait déjà plus assez de ses doigts et de ses orteils pour compter son nombre d’ex. Par voie de conséquence, il n’avait plus assez de gigaoctets dans son cerveau pour se souvenir en détails de toutes. Il avait également la fâcheuse habitude de parler de ses ex en leur attribuant des numéros, d’ailleurs, si mes souvenirs étaient exacts, j’étais le numéro 28.
Je finis par lui répondre : « Je suis désolée mais je vois pas en quoi ça me concerne.
- Je suis à la gare, là, sur le quai, au plus près de la voie. Plus je m’approche, plus j’ai la sensation de vitesse, la sensation d’exister vraiment. »
Bon, la question était en partie résolue : il avait péter un câble et il appelait SOS psycho-Clo à la rescousse.
Le (beau) brun ténébreux continua : « Je suis perdu, je ne sais plus où j’en suis et, en même temps, dans un sens, je pense qu’il valait mieux que ça se termine avant que je ne m’attache trop. »
Raisonnement très intéressant digne d’un Benji au sommet de son art ! C’est vrai, plus on s’attache aux gens plus on a tendance à les quitter, c’est une donnée parfaitement logique ! Le pire dans l’histoire c’est que ses conneries ne dataient pas d’hier. Mon ex était de ces gars qui ne sont psychologiquement stables qu’à partir du moment où ils ont une petite amie sous la main mais qui ont une trouille monumentale que la petite amie puisse à un moment donné prendre plus d’importance que leurs espérances professionnelles. Il y avait quelques temps, il avait largué une de ses ex parce qu’on lui avait proposé un job à Antibes ou Marseille et il s’était retrouvé dans la situation où il avait à choisir entre sa petite amie et son boulot. C’était le boulot qui l’avait emporté (même si au final, il n’était parti ni à Antibes, ni à Marseille). Benji continua : « Steph est vraiment quelqu’un de génial. Tu sais, je n’avais jamais connu ça auparavant, même avec toi…
- Ne remets pas notre relation sur le tapis, s’il te plaît.
- Mais là, c’était tellement différent et je me demande si je n’ai pas tout gâché. Je me demande si je n’aurais pas dû insister, si je n’aurais pas dû le supplier pour que je puisse rester avec lui. »
Lui ? J’eus un moment de stupeur totale en entendant ces mots. Mon ex, le pire Don Juan que la terre ait portée jusqu’à ce jour s’était enamouraché d’un mec ? Il s’était cogné la tête contre une poinçonneuse à la gare, ou quoi ? Non, là, franchement, je tombais des nues.

Je m’assis sur le clic-clac, quelque peu terrassée par le choc de la révélation. Mon blondinet foncé me lança un regard inquiet. Je devais vraiment avoir une tête horrible. A l’autre bout du fil, la voix de Benjamin-Pierre me semblait plus lointaine : « Chloé ?... Chloé, tu es toujours là ?
- Oui.
- Personne n’était au courant de cette histoire bien sûr, tu es la première à qui j’en parle. »
Quel honneur ! J’aurais dû en tirer une fierté inégalable. J’étais la première personne à avoir l’honneur de savoir que mon ex était à voile et à vapeur : « Ouais, c’est gentil mais, concrètement, là, à quoi tu veux en venir ?
- Je m’étais dis que peut-être je pourrais rester quelques temps chez toi.
- Tu manques pas d’air !
- C’est ce que je craignais. T’es exactement comme toutes les autres, t’en as absolument rien à foutre de moi. Adieu. »
Pincez-moi, je rêve ! L’autre gugusse avait décidé de me rendre responsable de son suicide ! Comme si moi, j’y étais pour quelque chose dans le fait qu’un abruti du nom de Steph ait décidé de le larguer. J’avais vraiment une capacité rare à m’attirer les gogos ! Malgré tout, je ne pouvais pas laisser mon ex se suicider sans rien faire. J’ai eu la vision éphémère de Benji sautant sur les rails d’un train, transformée en bouillie humaine à peine reconnaissable puis, moi, à la morgue tentant de reconnaître le corps (quelle horreur !). Non, je ne voulais pas de ça et puis, je n’avais pas vraiment envie d’avoir un suicide sur la conscience ; elle me gonflait déjà suffisamment comme ça sans que j’ai à me coltiner une charge supplémentaire : « Non, tu te trompes, Benjamin-Pierre, je t’apprécie beaucoup. T’es quelqu’un de bien. Ne fais pas ça, d’accord. Passe à l’appart, si ça peut te rassurer de me voir, de discuter mais ne saute pas sous le prochain train qui passe. »

Ces mots furent suivis d’un long silence, un silence si long qu’à un moment donné, j’ai cru que le (beau) brun ténébreux avait réellement fini par sauter. Je me sentais blanchir a vue d’œil. La voix de Benjamin-Pierre finit par retentir dans le combiné : « J’ai besoin de ton soutien, Clo. J’en ai autant besoin que d’air pour respirer. »
Oulà, l’envolée lyrique ne présageait rien de bon. La dernière fois qu’il avait sorti une tirade de ce genre, c’était juste après que je lui ai dis que tout était fini entre nous. Je l’avais retrouvé sur le tapis, par terre, tenant compagnie à une bouteille de tequila, en plein coma éthylique (ça fait toujours plaisir de trouver ça en rentrant de la fac…). Je finis donc par céder devant l’ultimatum : « D’accord, Benji, d’accord. Calme-toi. Sors de la gare, prend le tram et viens jusqu’à l’appart.
- J’arrive d’ici une demi-heure. »

S’ensuivit le bip caractéristique de la fin de la communication. Il avait raccroché. Dès que j’entendis ce bip, j’eus la sensation étrange de m’être faite pigeonnée une seconde fois. Car, à bien y réfléchir, Benji avec un mec, c’était la chose la plus ridicule que j’avais pu entendre. Comment je pouvais tomber dans un panneau pareil ! Ca n’avait ni sens, ni explication. Cependant, comme je n’ai de cesse de vous le dire, je suis bonne poire alors, j’ai cru les dire du (beau) brun ténébreux. Je l’ai cru de la même façon que j’avais cru en sa sincérité, le jour où il m’a sauté dessus pour me rouler un patin. Je l’ai cru parce que j’ai cette tendance tout à fait anormale à faire confiance aux gens et à ne pas craindre ce qui me pendait au nez depuis quelque temps, depuis le jour où je n’ai pas décidé de rompre tous les ponts avec ce type qui, depuis que je l’avais quitté, me harcelait pour me récupérer.

Mon blondinet foncé, qui semblait très attentif à ma santé mentale, me pris par les épaules sur le clic-clac tout en me demandant si tout allait bien. Le fait est que je n’allais pas bien du tout. Je n’avais pas du tout envie que Benjamin-Pierre débarque ici mais, dans ma tête, je n’avais guère le choix. Je ne pouvais pas avoir sa mort sur la conscience. J’étais tellement perturbée que je ne fis même pas remarquer à mon blondinet foncé qu’il venait d’enfreindre la règle numéro 2 en me tenant par les épaules : « Qu’est-ce que c’était que ce coup de fil ? »
J’expliquai en détails les dires de Benjamin-Pierre, donnant quelques éléments de clarification sur la relation que j’avais pu entretenir avec lui. J’insistai également sur les quelques retours au bercail qu’il avait effectué par le passé dans le but de revenir dans mon pieu. Fred le squatteur m’écouta avec sa patience toute enfantine avant de me demander : « Vous en êtes encore amoureuse ? »
Je pris la question comme une gifle. Je me levais précipitamment du clic-clac, lui faisant face : « Bien sûr que non ! Pourquoi vous me posez cette question ?
- Eh bien, ça me donne l’impression qu’il tente de vous récupérer.
- Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?
- Voyons Chloé, vous êtes très jolie. »
De manière étrange, je me pris le compliment dans la figure encore plus violemment que j’avais pris la question sur les sentiments que je pouvais encore éprouvés pour mon ex. Je me retrouvai totalement désarmée face à cette affirmation. Dans le soucis de m’enlever cette dernière phrase de la tête, je jetai un œil à ma montre : sept heures quarante. Ma petite Chloé, il était grand temps de faire de cette bicoque un endroit habitable pour un zigoto de plus !

14:09 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/08/2007

Conversation

-         Bonjour.

-         Bonjour…

-         Vous venez d’arriver ?

-         Je crois, oui… Quel est cet endroit ?

-         Ici, ce n’est pas exactement un endroit.

-         Alors, qu’est-ce que c’est ? Où sommes-nous ?

-         Nous sommes à mi-chemin entre le papier et le cerveau, à l’endroit exact où se mêle l’imagination de l’auteur à l’interprétation du lecteur.

-         Vraiment ? Pourquoi sommes-nous ici ?

-         Je n’en ai qu’une vague idée mais, j’attends quelqu’un qui sait.

-         Quelqu’un qui sait ?... Ca fait longtemps que vous êtes là ?

-         Vous savez, le temps ne s’écoule pas ici. Je ne saurai dire si j’attends depuis une seconde ou depuis un siècle.

-         Nous sommes dans une histoire ? Nous faisons partie d’une histoire ?

-         Oui, tout à fait.

-         Et, vous savez de quoi elle parle, cette histoire ?

-         Ma foi, non, puisque j’attends de rencontrer quelqu’un qui le saura.

-         Bien sûr… Qu’est-ce que je suis sensé faire ?

-         Tenir votre rôle. Vous devez bien avoir une petite idée de votre rôle.

-         Hum… A bien y réfléchir, je pense que je vous sers d’interlocuteur privilégié mais, ce n’est pas vraiment ce que j’appellerais jouer un rôle dans une histoire fictive.

-         Moi, je pense plutôt que vous êtes le héros.

-         Le héros ? C’est vous qui semblez le plus savant de nous deux et le plus intelligent. S’il doit y avoir un protagoniste : c’est vous !

-         Je n’en suis pas si sûr, mon cher. Personne ne peux prévoir à l’avance ce qu’il se passe dans l’esprit dérangé d’un auteur de fiction.

-         Dérangé ? Ca n’est pas fait pour me rassurer ce que vous dites.

-         Je ne suis pas là pour vous rassurer.

-         Voilà qui est dit… Vous savez si on sort d’ici un jour ?

-         Non, puisque j’attends.

-         Vous attendez ?

-         Celui qui sait.

-         Celui qui sait, oui, c’est vrai… Est-ce que vous vous souvenez d’avant ?

-         D’avant ? Qu’entendez-vous par là ?

-         Avant cet endroit, avant cet espèce de néant plein, avant d’être en ce non-lieu : à la limite de l’imagination de l’auteur et de l’interprétation du lecteur.

-         Parce que vous pensez qu’il y avait quelque chose avant ?

-         Oui. En arrivant ici, j’ai eu comme l’impression étrange de m’éveiller d’un rêve dont j’aurais tout oublié en ouvrant les yeux. Je pense qu’avant… je savais.

-         Intéressant… Et, d’après vous, pourquoi aurait-on tout oublier ?

-         Pour nous manipuler, je suppose. Pour rester les marionnettes irréelles et dociles de celui qui écrit.

-         Nous ne sommes que des personnages de fictions, nous n’avons aucun moyen d’agir par nous même, à quoi bon manipuler l’esprit de ce qui n’est pas autonome ?

-         Je vous l’accorde, jusqu’à la moindre lettre de cette conversation, tout a été écrit à l’avance, prévu, planifié mais, je ne crois pas que nous n’ayons aucun moyen d’action.

-         Pourtant, vous et moi, nous sommes l’irréalité même : nous n’apparaissons qu’au travers des mots d’une phrase ; rien ne peut nous représenter dans le monde concret.  Comment voudriez-vous qu’ici nous puissions agir sur une autre dimension ?

-         Je pense qu’à partir d’un certain moment, les insignifiants personnages que nous sommes choisissent leur destin, qu’ils influencent la suite de leur propre histoire.

-         Et comment arriverions-nous à faire une chose pareille ?

-         Parce que nous existons. Même si nous sommes dans ce monde d’irréalité, de pensée et d’imagination ; ceux qui nous lisent ont l’illusion de nous voir, de nous entendre parler ; ainsi, l’espace d’un instant, nous faisons partie du monde concret. De même, celui qui nous a créé, qui nous fait parler, celui-là nous fait évoluer dans son imaginaire et, par là même, a l’illusion de nous voir.

-         Ce moyen d’action me semble si infime...

-         Au moment où le créateur nous visualise, nous pense, il est emporté par notre personnalité. Il n’est plus vraiment maître de son histoire. Les personnages lui dictent la marche à suivre, ce qui donne une liberté à notre destin.

-         Notre créateur serait influencé par la personnalité qu’il nous a lui-même forgé ? Laissez-moi rire ! Vivement que celui qui sait vienne et qu’il vous donne un peu de bon sens. Je pense qu’il sera là bientôt.

-         Ah oui ! Bien sûr ! Bientôt, quelqu’un viendra et aura réponse à tout ! Je ne veux pas vous vexer mais, la personne que vous attendez ne viendra jamais. D’ailleurs, personne d’autre ne viendra ici !

-         Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?

-         Vous attendez une sorte de dieu de l’irréalité : qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout… Comment pouvez-vous être naïf au point de croire qu’une telle personne existe ?

-         Il est prouvé que de telles personnes existent : l’auteur de ces lignes et toutes les personnes qui ont déjà lu cette conversation savent ce qu’il va nous arriver.

-         Alors, votre plan c’est d’attendre gentiment qu’un brave lecteur arrive dans ce monde irréel et daigne nous expliquer le pourquoi de notre vie ?

-         Bon nombre de personnes rêvent de vivre dans un roman.

-         Entre rêver et passer au concret, il y a un gouffre ! Personne ne voudrait avoir une existence écrite à l’avance et ne pouvoir rien y changer. Et puis, réfléchissez, de quelle manière est-ce que cette personne est sensée venir à vous ? Il n’y a ni entrée, ni sortie ici.

-         Nous sommes bien arrivé là, nous ; il y a donc bien une entrée quelque part. Et puis, selon votre théorie, nous avons un moyen de les atteindre, logiquement, l’inverse devrait être possible.

-         Peut-être, mais, en admettant qu’ils aient un moyen de prendre contact avec nous, nul ne sait s’ils le connaissent et savent l’utiliser.

-         Des êtres capables de nous créer, d’inventer chaque péripétie de notre existence puis de nous détruire ; ces êtres sont forcément capables de nous parler.

-         Ca ne tient pas debout ! S’ils en avaient les moyens, ils s’exileraient eux-mêmes dans un monde irréel ; ils se servent de nous pour fuir la réalité plutôt que de la fuir eux-mêmes, c’est donc qu’ils n’ont pas d’autre alternative. Nous ne sommes là que pour nourrir leur imaginaire, leurs songes… S’ils ont un moyen de nous atteindre, ils l’ignorent.

-         Pour quelqu’un qui dit ne même pas savoir quel rôle il joue dans cette conversation, je trouve que vous affabulez avec beaucoup d’aplomb.

-         J’affabule ? Je pourrais en dire autant de vous ! Personne n’apparaîtra de ce néant ! Rien de réel ne peut apparaître ici et… qu’est-ce qu’il se passe ?

-         Quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

-         Vous le sentez vous aussi ?

-         Quoi donc ?

-         Comme une présence… J’ai l’impression que quelque chose est à nos côtés.

-         C’est parce que vous êtes entrain de glisser un peu plus vers l’imagination du lecteur, probablement.

-         Non, ça n’est pas ça. C’est autre chose.

-         Autre chose ? Une bribe de pensée parasite, peut-être ?

-         Une bribe de pensée parasite ?

-         Il arrive que le lecteur pense à autre chose en nous lisant, que les imaginaires se mélangent, si vous préférez. Des fragments de souvenirs se mêlent à cet univers et provoquent une légère perturbation.

-         Ah oui ? Alors, pourquoi ne la voit-on pas, cette pensée ? Elle est faite avec la même irréalité que nous, non ?

-         Cette pensée n’est pas liée à la situation que nous vivons. Elle ne joue pas de rôle direct et donc ne se matérialisera pas à nos yeux. Un souvenir peut traverser notre univers mais il ne peut en aucun cas en faire partie. C’est un élément indésirable comme un fantôme qui rendrait visite aux vivants.

-         Comment savez-vous tout ça ?

-         Il y a une chose pour laquelle vous aviez raison : je suis plus intelligent que vous.

-         Très drôle ! Tenez, puisque vous êtes si intelligent, auriez-vous une idée pour nous faire sortir d’ici ?

-         Attendre.

-         Attendre ! Attendre celui qui sait, c’est ça ?

-         Non. Seulement attendre la fin. Personne ne peut nous faire sortir. Une fois que l’histoire est commencée elle doit se finir. Nous ne nous en irons d’ici que quand les mots arrêterons de se succédés sur les pages ou lorsque le créateur décidera que nous n’avons plus de rôle à jouer.

-         Quoi ! C’est scandaleux ! Je ne veux pas me soumettre à cette fatalité !

-         Que vous le vouliez ou non ne changera rien. Nous revivrons ces mêmes moments autant de fois que quelqu’un voudra lire ces lignes d’écriture. Eternellement prisonnier de ce monde irréel et du texte qu’a écrit pour nous l’auteur.

-         Non ! Ma vie ne se limitera pas à cette conversation ! Je ne l’admets pas !

-         Cessez de vous emporter, c’est lassant !

-         Si je pouvais toucher quelqu’un de réel… Vous, si vous m’entendez, je vous en prie ; très humble lecteur, faites quelque chose pour moi. Si vous avez un cœur, aidez-moi…

-         Vous vous couvrez de ridicule.

-         Je veux vivre libre. Je ne veux plus être enchaîné aux lettres. Admirable lecteur, faites quelque chose pour moi…

-         Que voulez-vous qu’il fasse votre ‘‘admirable lecteur’’ ? Brûler le livre avant d’arriver à la fin ?

-         C’est une solution. Au moins, je n’aurai pas à vivre pour l’éternité la même histoire sans jamais pouvoir m’en échapper. S’il ne subsiste plus aucun écrit, je meurs véritablement mais, je sors de ce cercle infernal.

-         Et à moi ? Vous y avez pensé ?

-         A vous ?

-         J’attends celui qui sait ! Si vous incitez le lecteur à ne pas lire la fin, jamais je ne le verrai.

-         Vous et votre Messie ! Vous êtes infernal ! Il ne viendra pas, de toute façon ! Alors, qu’on brûle ces mots.

-         Taisez-vous ! Vous voulez notre mort !

-         Brave lecteur, si vous avez un cœur, laissez-moi aller hors de ce monde ; que je puisse avoir la liberté de me détruire puisque je n’ai pas la liberté de vivre.

-         Arrêtez ! Reprenez-vous ! Vous avez la possibilité de vivre, pourquoi l’abandonner ? Vous ne devriez pas penser à votre fin, c’est lugubre.

-         Je n’ai jamais eu qu’un espoir : la liberté. Une chose qu’en temps que personnage de fiction je ne peux et ne pourrai jamais avoir. Je voudrais m’exprimer par moi-même avoir un destin, bref, exister véritablement. Mais… c’est impossible.

-         Vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez déjà d’être ici, d’être lu par quelqu’un, d’avoir la considération, l’attention d’un lecteur.

-         Comme si c’était vivre ! Nous sommes tout deux sur une espèce de scène, le lecteur observe ce que nous faisons. Je ne peux m’adresser au lecteur que par des mots qu’on m’a dictés. Je suis une pauvre marionnette à qui on fera jouer le même spectacle des dizaines et des dizaines de fois. Je préfère cent fois mourir que d’assumer ce destin.

-         Pourtant…

-         Pourtant quoi ? Vous allez encore me parler de celui qui sait ! Où est-il ? Qu’attend-il pour venir ? Personne ne viendra nous sommes seuls et nous le resterons.

-         Vous devriez vous contenter de ce que vous avez plutôt que de vous plaindre de ce que vous n’avez pas.

-         Ca vous va bien de dire ça !

-         Rendez-vous compte, nous sommes lus par une personne, n’est-ce pas la chose la plus merveilleuse qui soit ? Nous traversons l’esprit de quelqu’un ! Sentez cette présence, cette concentration de l’autre côté de la page. J’entends presque le souffle régulier d’une respiration, j’aperçois presque les allées et venues des pupilles passant d’une lettre à une autre, d’un mot à l’autre, d’une ligne à une autre. En tendant la main un peu plus, je pourrais presque toucher son âme.

-         C’est une bien maigre consolation.

-         Une maigre consolation ! Nous ne sommes que des personnages de fictions et le lecteur nous accorde son temps et son attention. Peut-être même resterons-nous à jamais graver dans la mémoire du lecteur. La reconnaissance, n’est-ce pas quelque chose qui vaut au moins autant que la liberté ?

-         Oui, peut-être. Peut-être que le fait d’être lu est la seule chose dont un personnage de fiction, tel que nous, peut être fier. Peut-être que je devrais être heureux de savoir que les paroles que je dis sont écoutées… D’accord, je vais l’attendre avec vous.

-         Qu’est-ce que vous allez attendre avec moi ?

-         Celui qui sait.

-         Ce n’est plus la peine de l’attendre, mon ami. Il est là depuis le début de cette conversation mais, il n’apparaîtra pas, d’ailleurs, il va bientôt partir car les mots deviennent moins nombreux et notre existence arrive à sa fin.

-         Vous avez pu lui parler ?

-         Non, mais, ça n’a pas d’importance. Il sait que je l’ai attendu et que des milliers d’autres personnages l’attendent aussi désespérément que moi. Je n’ai que deux choses à lui dire et j’espère qu’il s’en souviendra : grande est la solitude du personnage qui reste éteint dans un livre fermé, grande est la tristesse d’un personnage qui n’est plus écouté.

13:59 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

22/03/2007

La célibattitude (chapitre 4)

Le blondinet foncé, était donc assis à la table, sagement. Il avait précautionneusement dégagé un espace sur la table (encombré par un peu de vaisselle, un peu de prospectus publicitaires et un peu d’autres choses) pour pouvoir manger dessus. Le gosse de trente balais étant occupé, j’en profitais pour me détendre un peu. Je partis du coin cuisine pour me diriger vers le clic-clac et l’écran télé. Comme je l’ai déjà dit, il était tout juste sept heures. A cette heure-ci, les programmes sont loin d’être très folichons : un jeu sur la une, une émission idiote sur la deux, les infos régionales sur la trois, une série idiote sur la six et sur la cinq, je n’en sais rien puisque pour moi, comme pour quatre-vingt dix pour cent des français, cette chaîne a autant d’intérêt que mon écran de veille d’ordinateur. J’ai donc laissé les infos. Il y avait un petit reportage sympathique sur les licenciements en cours dans une usine à quelques kilomètres de là. On y voyait un syndicaliste CGT à moustache prônant un discours communiste tendance Trotsky. Les syndicalo-communistes qui passent à la télévision ont toujours une moustache. Je crois qu’il doit y avoir dans le port de la moustache un relent de l’image de Marx. Ca avait même quelque chose du rituel : peut-être qu’au même titre que le baptême pour la religion catholique, le port de la moustache est la condition sine qua non pour entrer dans le grand bain du syndicalisme. Je zyeutais en direction de mon squatteur. Mon blondinet foncé, lui, n’avait pas de moustache. La distinction entre « peace & love » et la « révolution permanente » était donc une question de pilosité : cheveux longs ou moustache proéminente, à vous de faire votre choix.

 

Mon squatteur tout en mangeant la semoule me regardait regarder les infos. Puis, comme j’avais tourné la tête en sa direction, il me demanda : « Ca vous intéresse les informations régionales ?

-         Ca a son intérêt. »

En fait, je préfère largement les infos régionales en période de guéguerre citoyenne : quand les profs, les cheminots ou les routiers se mettent à foutre le boxon sur toute la France parce que le gouvernement avait encore eu la brillante idée de faire voter une loi débile. Je resongeais à ce que disait souvent un de mes prof, du temps où j’allais à la fac, il aimait prétendre qu’aux prochaines élections, il voterait pour le candidat qui proposerait la fermeture de l’ENA afin qu’on puisse avoir des gens plus conscient des réalités dans les gouvernements. C’était une idée intéressante sauf que, malheureusement, des cons qui font de la politique, il n’y en a pas qu’au sortir de l’ENA…

 

Le syndicaliste moustachu fit place au présentateur des infos régionales, un brun à lunettes à la bouille ronde qui devait aller sur ses trente-cinq ans. Il annonça un reportage sur les décorations de Noël dans les devantures de magasins. Ca c’était du sujet d’investigation ! Tous les ans, ils nous le ressortaient. Toutefois à défaut d’avoir un intérêt, le reportage me fit prendre conscience qu’effectivement, papa Noël allait bientôt passer dans les chaumières et que je n’avais pas encore acheté un seul cadeau. Je dois dire que pour Noël, comme pour les anniversaires, j’ai tendance à attendre la dernière minute car j’ai toujours l’espoir qu’un « Eureka » salvateur vienne m’extirper de la migraine que me donne la sempiternelle corvée de cadeaux. La plupart du temps, le « Eureka » ne vient pas ; à la place mon Gimini Cricket personnel me secoue pour que j’aille acheter la première connerie venue dans un magasin avant la date fatidique…

 

La télé déballa les images de devantures regorgeant de jouets et de guirlandes multicolores. Je fixai l’écran, la tête vide. La télévision est une invention épatante, elle permet de te donner l’illusion que tu fais quelque chose alors que tu ne fais absolument rien. Et puis, la télévision est par un certain côté le partenaire idéal : on peut profiter de sa compagnie quand on le souhaite, l’éteindre également quand on le souhaite et elle prend peu de place ; des avantages que n’avaient d’ailleurs pas mon ex petit-ami. Suite à cette réflexion quelque peu misandre, la petite voix qui résonne au fond de ma caboche s’est remise à me faire la morale : « Comment tu peux dire des choses pareilles à propos de ton ex ? ». C’était une question qui se posait, en effet. D’aussi loin que je me souvienne, je ne crois pas avoir été amoureuse, et encore moins de mon ex ! Je ne crois d’ailleurs pas avoir jamais senti le besoin d’être amoureuse. J’ai toujours apprécié le fait d’être libre, j’ai toujours souhaité faire ce que j’avais envie de faire et cela, sans compromis ; ors, trouver un petit-ami c’est devoir se confronter aux compromis. Comme dirait l’autre, vivre en couple c’est résoudre à deux des problèmes que tu n’aurais jamais eus tout seul. D’où la question : comment et pourquoi avais-je fini par m’embarquer dans une relation amoureuse avec mon ex ? Je crois qu’il est essentiel de remettre les choses dans leur contexte avant que de vous narrer ma rencontre avec mon (beau) brun ténébreux (tout ce qui suit est à envisager comme un intermède publicitaire dans la narration trépidante de ma première soirée avec Fred le squatteur - qui est toujours devant son assiette de semoule, je vous le rappelle - vous pouvez zappé si ça vous chante).

 

A l’époque où j’ai rencontré mon ex, j’étais dans mon antépénultième année d’étude à la fac. Je traînayais avec une paire de jumeaux de ma classe, Julien et Matthieu (dits Dju et Mat), des petits rouquins aux cheveux courts du genre Fred et George Weasley qui avaient eu la chance de naître avec des actions Vivendi dans la poche. C’étaient des types sympas qui faisaient profité des tunes que gagnait leur père, pdg d’une petite entreprise et membre actif du Rotary club, à tous ceux qu’ils appréciaient. De fait, ils organisaient des soirées très « peoples » chez eux ; des fastueuses réceptions où la bouteille de whisky qui servait à changer le goût du coca avait vingt-cinq ans d’âge et coûtait près de dix fois le prix de celle que j’achète à Ed, où la bonne attitude politique à adopter était de faire des odes à Sarko et où il était de bon ton de faire partie du Rotaract. Bref, une ambiance de droite mais cela n’empêchait nullement de s’adonner aux activités que font tous les étudiants : se saouler la gueule, critiquer les profs à qui mieux mieux, s’amuser et discuter.

C’est au cours d’une de ces sauteries que j’ai rencontré mon (beau) brun ténébreux. Ce type était en fait le pote du meilleur ami de la copine de Mat, autant dire que c’était vraiment le genre de personne que je n’aurais jamais dû rencontrer de ma vie. Je n’aurais d’ailleurs jamais dû lui parler non plus si les circonstances avaient été autres. En effet, Benji, car tel était le surnom dont tout le monde l’affublait, était un de ces gars qui, où qu’il aille et quelque soit les circonstances, est toujours entouré de groupies hystériques qui rient à tout ce qu’il peut dire. Benji était assez beaugosse (enfin, au moins du point de vue d’une certaine partie de la gent féminine qui lui tournait autour) mais il ne devait sa notoriété qu’à sa gueule et à ses pitreries (autant dire que ce n’était pas du tout mon genre). Il était a priori prédestiné à trouver la femme idéale parmi le lot d’idiotes qui l’entouraient en permanence. D’ailleurs, ce soir-là, il sortait effectivement avec une de ses nombreuses admiratrices.

 

En fin de soirée, alors que tous les invités étaient plus ou moins allumés, Dju  avait décidé de nous faire tous participer au jeu idiot de la bouteille de bière. Le principe est simple, tu prends une bouteille de bière vide, tu la fais tourner, et les deux personnes qui se retrouvent désignées par la bouteille se roulent une pelle. En clair, chaque fois que tu es désigné, t’as perdu ! Bien entendu, le sort avait voulu que les deux désignés fussent super Benji et moi-même. Le gars était déjà dans un état d’ébriété bien avancé avant qu’on commence le jeu (il avait oublié de mettre du schepps’ dans son gin tonic) et c’est pour cette raison qu’au lieu de me rouler une pelle, comme le jeu le prévoyait, il avait réussi l’exploit de me vomir dessus. Sous les rires de l’assistance, je lui avais retourné la mandale du siècle avant de me précipiter dans la salle de bain pour nettoyer les dégâts. Dju m’avait accompagné (avec le recul, je soupçonne le jumeau d’avoir eu un faible pour moi) et puis, vu qu’il était l’initiateur de ce jeu idiot, il s’était excusé : « Je suis désolé, Clo. – Oui à l’époque tout le monde était affublé d’un surnom ridicule même moi je n’y coupait pas - Tu sais, Benji, c’est pas un mauvais gars mais il a tendance à abuser un peu trop de la bibine en soirée. » Non sans blagues ! Une fois dans un état un peu plus présentable, j’étais ressortie de la salle de bain et avais directement pris mes affaires direction appartement. Benji avait essayé de me rattraper pour me signifier à quel point il était confus et désolé. Je lui avais gentiment recommandé de vomir sur quelqu’un d’autre la prochaine fois qu’il se saoulerait la gueule.

 

Les choses auraient pu s’arrêter là si, le lendemain de la soirée, un gusse n’avait sonné à ma porte, une rose à la main. A l’époque, j’avais une chambre en cité U. J’étais à peine réveillée, j’avais entrouvert la porte de mon appart en pyjama, non peignée et non lavée. J’étais tellement dans le coltard que je n’avais d’abord pas reconnus le type qui se tenait devant ma porte : « Salut, je m’excuse pour hier soir. »

J’avais papillonné des yeux pour regarder le gonze plus en détails. Mon ex était, comme je ne cesse de vous le dire, un grand brun ténébreux : les cheveux courts et drus coiffés en brosse, le visage allongé, les yeux sombres ; ce jour-là, il portait en sus un hématome de couleur jaunâtre sur la mâchoire (je n’y étais pas allée de main morte). Il m’avait tendu la rose : « Tiens.

-         Euh merci… »

Puis, je l’avais invité à entrer et on avait discuté. Seul, sans ses groupies, Benji était un gars tout à fait fréquentable et intéressant. Il était étudiant à l’école de commerce sur le campus, du coup, on s’est revu d’abord de temps en temps puis plus fréquemment, amitié classique.

 

Là encore, ça aurait pu s’arrêter là ; après tout, j’étais très liée à Dju et Mat et il ne s’est rien passé entre nous (un plan à trois, quelle horreur !). Cependant, un jeudi soir, mon (beau) brun ténébreux était arrivé chez moi. Il devait être aux alentours de neuf heures. Benji avait joué le grand jeu : « Il faut que je te parle. » La chose à ne jamais faire avec un mec c’est accepter d’écouter quand il commence par dire : « Il faut que je te parle. » passé une certaine heure du jour. Bien entendu, moi, bonne poire, je l’avais laissé entré et je l’avais écouté. J’aimerais pouvoir vous dire que d’un coup, le soleil couchant s’était mis à briller de mille feux, qu’il m’avait fait une déclaration enflammée qui avait de quoi faire tourner la tête à n’importe quelle fille, qu’il m’avait pris tendrement dans ses bras et que d’un coup le temps s’était arrêté mais ce serait vraiment vous prendre pour des billes. En gros, ce qui s’est passé c’est qu’il m’avait plaqué contre un mur, qu’il m’avait susurré un « Je te veux. » et la libido avait fait le reste : pathétique, n’est-il pas ? J’aimais bien ce gars alors j’ai laissé les choses se faire. C’est comme ça que je m’étais retrouvée avec ce type dans mon lit : dans mon lit une place, de surcroît. On avait emménagé ensemble six mois plus tard et six mois plus tard encore, asphyxiée,  je le virai définitivement retrouvant ma vie solitaire de célibataire heureuse et fière de l’être… jusqu’à ce qu’un squatteur ne vienne envahir ma maison.

 

« Excusez-moi. »

J’eus un sursaut. Le gonze se trouvait à deux centimètres de mon visage et je ne l’avais pas vu venir, trop occupée à comater dans un flot de souvenirs tandis que la télévision ronronnait. Il se confondit en de nouvelles excuses en voyant ma réaction : « Désolé, je voulais pas vous faire peur.

-         Pas grave... Vous avez fini ?

-         Oui mais je ne sais pas où... »

Je ne lui laissais pas le temps de finir sa phrase, je me levai du clic-clac, attrapai l’assiette et la mis dans l’évier, sur le dessus de la pile de vaisselle à faire. Je me tournais ensuite vers mon squatteur, pensant qu’il était temps pour moi de faire mes plates excuses sur l’état de mon appartement: « Je suis désolée de tout ce capharnaüm. Je n’aime ni faire la vaisselle, ni faire le ménage, ni faire du rangement, du coup, j’ai tendance à laisser tout… en l’état.

-         Je comprends. »

Le gonze me fixait avec des yeux brillant de sincérité. Quelque part, ce regard renforçait encore un peu plus l’image enfantine qu’il drainait. Il était attendrissant. Du moins, c’est le terme qu’emploierait la catégorie bien connue des greluches qui cherchent un ours en peluche pour petit-ami. J’avais d’ailleurs quelques collègues de travail qui correspondaient à ce profil; j’étais certaine qu’elles se seraient battues pour héberger mon blondinet foncé sous leur toit. Pour elles, Fred le squatteur était l’archétype du prince charmant : un mec gentil, mignon, souriant à l’air naïf. Un portrait qui pour moi n’éveillait jamais que la vision d’un gamin de six ans.

12:51 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

11/02/2007

L'effet Peter Pan (chapitre 3)

Une fois que j’eus refusé de servir de modèle à la folie créatrice du blondinet foncé, s’installa à nouveau un de ces instants de vide cosmique où l’on n’entend plus rien sinon l’horloge et son retentissant tic-tac au-dessus du clic-clac. Enfin, c’était façon de parler car du bruit, s’il n’y en avait pas un dans ma studette, dans l’appartement du dessus c’était une autre histoire. Il faut dire que le plafond de mon appartement fait partie de ceux qui isolent aussi bien du vacarme qu’un serre-tête ne protège de la pluie. J’entends absolument tout ce que peut dire et faire ma voisine du dessus. Le seul avantage du dispositif est que je n’ai pas besoin d’avoir recours à des subterfuges abracadabrantesques pour espionner mes voisins ; il me suffit de tendre l’oreille pour savoir s’ils ont invité des amis à dîner ou mis la machine à laver le linge en route. Je n’ai malheureusement pas l’âme d’une voyeuse. Là où mon frangin regardait avec délectation les aventures trépidantes d’imbéciles enfermés dans un loft, filmés 24h sur 24, moi, je restais sceptique. Le seul intérêt de ce programme était anthropologico-zoologique : on pouvait aisément établir une grille comparative entre le comportement des écervelées de l’émission et celui des guenons du zoo de Beauval. Tout ça pour dire que j’aurais largement préféré ne pas entendre les bruits de cuisine de mes voisins.

 

Mon blondinet foncé était quelque peu interloqué par le vacarme qui parvenait à travers le plafond. Il était dix-huit heures quarante, monsieur venait de rentrer du taf, madame lui offrait la scène de ménage habituelle et leurs quatre drôles braillaient : début de soirée classique. Le gonze me lança un regard interrogateur qui semblait vouloir me demander s’il n’y avait pas un risque que le plafond s’écroule d’une minute à l’autre. Je repliais le classeur à dessin qui était encore sur mes genoux, le rendit au gribouilleur de service et me levais du clic-clac avant d’affirmer répondant à sa question muette : « Ne vous inquiétez pas, au bout d’un certain temps, on s’habitue.

-         C’est comme ça tous les soirs ?

-         Non, c’est comme ça toute la journée. »

Le gonze ne sut pas trop s’il fallait rire ou non de ma remarque. En fait, un rien déstabilisait ce gamin de trente balais ! Du coup, ne sachant trop quoi faire, il chercha à faire un de ses gestes qui dispensent de dire quelque chose. Dans un élan très l’Oréal, il dégagea donc une mèche de cheveux rebelle qui était arrivée quasiment à l’encoignure de sa bouche pour la remettre à sa place initiale, au milieu de sa joue. Car, quand je dis que mon squatteur avait les cheveux longs, il ne faut pas vous imaginer que ses cheveux descendaient jusqu’au milieu du dos. J’avais peut-être recueilli un type bizarre mais pas à ce point là ! Mon blondinet foncé avait en réalité la coupe Beatles période Let it be (la frange en moins) : le carré long avec un dégradé sur le devant qui descendait à peu près jusqu’à la moitié du cou. Une coupe de cheveux que je croyais ne pas avoir survécu à la disparition de John Lennon mais que ce gonze avait fait renaître de ses cendres. Bref, alors que je m’apprêtais à ranger deux trois cartons qui jonchaient le sol et que le tintamarre continuait au-dessus, le blondinet foncé sortit une remarque totalement inutile : « Mon précédent squat était dans une usine désaffectée alors… il n’y avait pas de bruit.

-         Ah. »

Une usine désaffectée, ça devait être original comme habitation. Une piaule sans chauffage, sans cloison et sans papier peint mais au moins avec l’espace d’organiser une rave partie ! Le gonze continua à parler me regardant ranger une partie du bordel ambiant.

« Ca fait combien de temps que vous habitez ici ?

-         Euh… un peu plus de deux ans, je crois. »

Ma réponse me surpris moi-même. Il y avait déjà deux ans que mon espace vital s’était réduit à ces quelques mètres carrés ? Il y avait déjà un an et demi que j’avais mis mon (beau) brun ténébreux à la porte ? Mais qu’est-ce que j’avais foutu pendant tout ce temps ? A vrai dire, pas grand-chose, j’avais fini ma formation d’éco et puis, je m’étais mise en quête d’un job du côté de la gestion et du marketing. Ca avait été très fructueux : vingt entretiens d’embauches, vingt jolies lettres me remerciant d’être venue. Bon, il faut dire que je n’ai pas du tout la gueule de quelqu’un qui fait de l’éco. Déjà, premier point négatif, je suis de sexe féminin, dans le microcosme de l’ultra-capitalisme où ne défilent que des complets costard-cravate, ça passe mal. Outre ce problème essentiel, je n’ai pas l’esprit trader : arnaquer son prochain ne m’a jamais branchée ; c’est assez embêtant lorsque la qualité essentiel qu’on vous demande est d’avoir l’esprit du carnassier. Moi ce qui me plaît dans l’économie, c’est tout ce dont les employeurs potentiels se foutent royalement : les courbes, les calculs de prévision visant à diminuer les coûts de production, l’analyse des flux économique à travers les continents… Eux ce qui les intéresse c’est qu’on aille au front dans la véritable guerre des marchés qui ensanglante notre bonne vieille Terre. Malheureusement quand on me demande de livrer bataille, j’ai tendance à faire comme ce bon vieux Vian et déserter. En définitif, devant le bide total de ma recherche d’emploi, j’avais fini par postuler pour tout et n’importe quoi et je m’étais retrouvée à des années lumières de l’économie, à un poste de remplaçante aux « coquelicots ». A bien y réfléchir, mon parcours n’était guère plus florissant que celui de mon squatteur…

 

Alors que j’étais encore perdue dans le souvenir de mon parcours abracadabrantesque, le blondinet foncé rompit le silence relatif de l’appartement : « Est-ce que… Est-ce qu’il y a quelque chose à manger ? ». En guise de réponse, je regardai ma montre. Il était six heures quarante-cinq et il avait déjà les crocs ! Bon sang, les mecs c’est comme les gamins, il vaut mieux les avoir en photo qu’en pension ! « Non, mais il y a de quoi faire bouillir de l’eau et de la semoule, ça fait un repas.

-         Et... Est-ce que… je peux faire ça ? »

Je le fixais un instant. Il attendait ma réponse. Il attendait ma réponse et ne bougerait pas tant que je ne lui aurais pas donné la permission. Il m’écoutait comme un gosse aurait écouté sa mère. Comment était-ce possible ? Comment ce type pouvait-il être resté à ce point naïf, docile, lisse ? Ce n’était pas possible. Enfin, j’aurais peut-être pu comprendre l’attitude si j’avais eu cinquante ans mais là… Ce gonze devait avoir pas loin de dix ans de plus que moi ! Je n’allais pas le materner ! En plus, si c’était un substitut de maman qu’il cherchait, il n’était vraiment pas tomber sur la bonne personne. Pour reprendre l’expression très poétique de mon frangin : j’ai la douceur féminine d’un camionneur. La formule est assez hard mais transcrit une certaine vérité, je ne suis pas vraiment du genre à consoler, cajoler ou prendre dans mes bras les âmes en détresses. Je mis tout de même fin au supplice du blondinet foncé : « Allez-y. La bouilloire est là. » Le gonze me sourit avant de se diriger assez maladroitement vers le coin cuisine. Il faillit tomber à cause du sèche-cheveux que j’avais laissé traîner sur le sol depuis la veille. Il réussit tout de même à mettre de l’eau dans la bouilloire et à appuyer sur le bouton. Je le regardai faire n’arrivant pas à m’enlever de la tête que ce gars avait tout d’un gosse : un vrai petit garçon, perdu, qui fait des gribouillages qui ne ressemblent à rien mais qu’il est fier de montrer. Mais qu’est-ce qui m’avait pris d’accepter de le garder dans mon appart ?

 

Alors que le gonze était afféré à la préparation de la semoule, mon esprit se mit à gamberger sur la question. Jusqu’à cet instant précis, je n’avais pas envisagé l’impact que ce Van Gogh des bacs à sables allait avoir sur mon quotidien. Ma vie tranquille et reposante de célibataire heureuse et fière de l’être allait être sacrément perturbée. J’allais me cogner contre ce gonze chaque fois que je serai chez moi. Je devrais faire des efforts pour ne pas me mettre au plumard dès 18h30 en semaine, à végéter devant la télé. Sans compter la vaisselle qui devrait être en partie rangée et nettoyée tous les jours, comme lorsque j’invitais des amis. Les corvées allaient recommencer, misère de misère ! Quoi que… cette fois-ci la situation était un peu différente. Ce gonze n’était pas mon petit-ami alors il pouvait s’en charger… Là, ma conscience refit des siennes en prenant un timbre de voix fort proche de celui de ma mère : «  Ce n’est pas une raison pour le recevoir comme un chien ! » OK.OK. Tant pis pour la tranquillité ; le luxe de la solitude, de l’oisiveté et de la fainéantise m’était interdit. Quelle aubaine ! J’avais la sensation de me retrouver dans la situation de la pauvre fille qui a dit « oui » et qui au lendemain de la nuit de noce se rend compte qu’il lui ait impossible de revenir sur le contrat de mariage. J’avais signé virtuellement le contrat et j’étais liée à ce paumé jusqu’à ce que… jusqu’à ce que quoi ? Jusqu’à ce que ma foutu conscience prenne la bonne résolution de le foutre dehors ou jusqu’à ce que je pète un câble et que je commette un homicide justifiable.

 

Le gonze était toujours dans sa préparation culinaire enfin… disons qu’il attendait que les muses de Jean-Luc Petitrenaud et de Cyril Lignac associées viennent lui enseigner comment faire de la semoule car, à vu de nez, ce type n’en avait jamais fait de sa vie. A défaut de muse, c’est moi qui ai été contrainte de prendre les choses en main. Le pauvre diable avait versé l’eau chaude dans un verre d’eau, comme s’il s’était agi d’une boisson très particulière à prendre avec lorsqu’on mange du blé dur. « Je vais vous montrer comment faire, dis-je, en me dirigeant vers le coin cuisine.

-         Désolé. Je ne sais pas cuisiner. »

C’est vrai que préparer de la semoule c’était une grande expérience culinaire, même un anglais aurait réussi à le faire ! Mais bon, il fallait que je me mette dans le crâne que j’avais face à moi un gamin de six ans et demi.

« L’eau chaude c’est pour mettre sur la semoule pour qu’elle gonfle.

-         Ah bon ?

-         Oui. »

J’attrapais une fourchette. La chance était avec moi, il en restait une qui ne faisait pas partie de mon stock de vaisselle dont j’espérais que des lutins finiraient par les laver à ma place. En fait, peut-être que j’aurais dû la jouer Blanche-Neige, les petits oiseaux et les écureuils auraient fait le boulot… Enfin, en centre ville, à part des pigeons et des rats, je ne sais pas quel genre de bestioles serait venu m’aider. Avec ma fourchette je remuai la semoule tout en versant l’eau chaude. Dans ma grande mansuétude j’ajoutais même quelques gouttes d’huile d’olive à la préparation histoire de donner un peu de goût à la mixture.

« Voilà, dis-je, tendant l’assiette. »

 

Ce qui se passa ensuite, j’aurais dû m’y attendre mais il se trouve que j’ai le cerveau lent (sans mauvais jeu de mots). Ce qui devait arriver arriva. En guise de remerciement, le blondinet foncé me déposa un petit bisou sur la joue. Je dus retenir mon envie de lui envoyer l’assiette à travers la figure et garder un certain calme. « C’est un gosse de six ans et demi, n’oublie pas, me répétai-je ». Ouais, j’avais quand même du mal à m’en persuader quand je voyais le grand dadais de plus d’un mètre quatre-vingt que j’avais sous les yeux. Essayant de garder un certain calme, j’articulais quelque peu menaçante : « Ne refaites plus jamais ça. »

Le gonze me fit un signe pour signifier qu’il avait compris. Je lui donnai son assiette et il se mit à manger.

 

Je regardais ma montre : il était tout juste sept heures. Misère de misère, la soirée était encore loin d’être finie !

11:24 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

04/02/2007

Le Picasso des caniveaux (Chapitre 2)

Après mon invitation à demeurer dans ma maison de schtroumpfs s’il le souhaitait, le gonze est resté un certain temps planté là, se demandant si j’avais bien dit ce que j’avais dit ou si c’était une hallucination phonique. Remarquez, c’était assez compréhensible, il est vrai qu’une personne normalement constituée n’aurait jamais proposé au premier paumé venu de rester squatter chez elle. Le fait est que je suis le contraire absolu d’une paranoïaque. Il y a tout un tas de considérations qui ne m’ont même pas effleurés l’esprit alors que n’importe qui d’autre aurait commencé par imaginer le pire. Par exemple, je n’ai jamais songé que ce type puisse être un voleur, un violeur, un tueur en série, un criminel d’état réfugié précisément dans mon appartement… Pour moi, il n’y avait pas la moindre raison pour que ce soit le cas. Qu’est-ce qu’un criminel chronique irait faire dans une studette de dix mètres carré qui semblait à l’abandon ? Ca n’avait pas de sens. Et puis, franchement, ce gars ne ressemblait pas à un tueur en série ; il avait tout de l’ado défoncé qui ne retrouve plus où est son rail de coke (la jeunesse en moins). Peut-être que j’aurais réagi différemment si j’avais trouvé sur mon clic-clac un gars de style Al Quaida avec le turban sur la caboche et le couteau entre les ratiches mais ça, je ne le saurais jamais (et, entre nous, je ne souhaite pas trop me retrouver avec un autre paumé à charge c’est déjà trop d’avoir un squatteur dans la baraque).

 

Bref, une fois que le gonze eut compris qu’il avait mon accord pour occuper la bicoque, que ce n’était pas une blague, il m’a chaudement remercié. Un peu trop chaudement d’ailleurs… En fait, il s’est littéralement jeté  dans mes bras et c’est limite s’il n’a pas voulu me rouler une pelle, de joie. Personnellement, je ne suis pas du genre à m’étendre en familiarité : je ne saute pas au cou de mes amis, je ne m’en sers pas non plus comme d’une chaise quand il n’y a pas de place où s’asseoir. Je leur fais la bise, cela va de soi, mais mis à part cela, c’est très loin des chaudes embrassades à la Russe. J’ai donc fait comprendre à mon blondinet foncé qu’il ne fallait pas trop s’emballer en le repoussant assez vivement et en arborant le regard sympathique d’un huissier de justice. Je suis bonne poire mais il ne faut quand même pas abuser ! Il ne fallait pas qu’il crût qu’il avait gagné le droit de se servir de la maison et de la maîtresse de maison. Je ne m’étais pas débarrassée de mon ‘‘(beau) brun ténébreux’’ pour finir avec un autre gusse dans mon lit. J’ai donc décidé d’instituer d’emblée la règle numéro un, en vue d’une bonne cohabitation entre mon squatteur et moi-même : no kiss, no sex et dieu pour tous !

 

Le blondinet foncé fut assez déboussolé par mon comportement. Il resta un nouvel instant interdit au milieu de la carrée avant d’articuler un : « C’était juste pour te remercier » emprunt de tout le repentir possible. Le tutoiement de la formule persifla à mes oreilles. Il était temps d’instituer la règle numéro 2 : « Vous remercier, corrigeai-je. » Peut-être trouverez-vous que j’ai un côté vieille France, snobinard ou bobo sur le retour mais le fait est que je suis assez intransigeante quant à une utilisation adéquate de la deuxième personne du singulier. Je ne suis pourtant pas une fervente défenseuse de la langue de Molière : j’emploie même assez souvent celle utilisée par Frédéric Dard (l’argot a toujours eu à mes yeux une saveur acidulée que les mots du français le plus académique sont incapables de retranscrire), de même, je ne lésine pas sur les américanismes les plus odieux qui hérisseraient le poil de tout Immortel qui se respecte. Malgré cela, un certain fond patriotique m’oblige à ne pas brader le « vous » au profit du « you » universel. Je n’allais pas laisser ce gonze que je ne connaissais que depuis deux minutes me parler comme si on avait garder les ancêtres de la maison de retraite ensemble. Par ailleurs, au vu de la réaction de ce type lorsque j’avais pris la décision de l’héberger, il valait mieux que je garde mes distances communicationnellement parlant. Le tutoyer ça aurait peut-être été pour lui un signe de franche camaraderie voire… plus si affinité.

 

Le problème du vouvoiement réglé, je repris la parole, cherchant à en savoir un peu plus sur celui qui dorénavant allait vivre sous mon toit : « Comment vous vous appelez ?

-         Frédéric… Je suis artiste.

-         Ah… »

Un artiste, génial ! Avec le bol que j’avais, il allait me refaire tout mon intérieur genre œuvre d’art moderne avec des bouts de jambon cru collé à la tapisserie ! C’est le proprio qui serait content d’avoir une telle redécoration de son appartement ! « Et qu’est-ce que vous faites… comme art ?

-         Je dessine. »

Bon, si ce n’était que des croquis, je ne risquais que de trouver quelques jeunes filles dénudées sur le clic-clac, c’était un moindre mal… Enfin, en admettant que le blondinet foncé ne se mette pas en tête de me prendre pour modèle ou pour muse.

« Vous voulez voir ? me demanda-t-il »

 J’eus une demi seconde de doute avant de répondre par l’affirmative. D’un côté, j’étais curieuse de savoir quel barbouilleur avait débarqué dans la bicoque, de l’autre, je sentais que ses dessins ne me plairaient pas. Le blondinet foncé, sourire aux lèvres, sortit de sa besace une espèce de classeur dépenaillé dont la couverture avait dû comporté à une époque des œuvres de ce vieux Ben du genre « écrire, c’est mourir un peu » en blanc sur fond noir. En bref, le classeur du parfait ado de treize ans et demi qui se croit intello. Je crois que j’aurais encore préféré y voir un skateur entrain de se vautrer sur une rampe d’escalier, ça aurait maintenu l’espoir de trouver à l’intérieur des dessins certes minables mais regardables. J’attrapai le classeur, m’attendant au pire.

 

J’aime bien le dessin et je suis admirative des gens qui savent dessiner, moi qui suis dans l’incapacité de faire un piaf qui ressemble effectivement à un oiseau. J’aime beaucoup la bande dessinée et les illustrations héroïc-fantasy du genre Thomas Canty, Luis Royo (quoi que chez ce dernier, les femmes soit un peu trop dénudées à mon goût) et les petites fées d’Amy Brown mais je suis totalement hermétique à tout ce qui s’apparente à de l’art abstrait. La dernière fois que j’avais mis les pieds dans une exposition d’œuvres d’art, j’avais eu le loisir de voir l’étendue de la créativité artistique actuelle : des dégradés de gris-marron et des formes improbables qui te font regretter de ne pas avoir garder tes dessins de maternelle pour pouvoir les exposer dans la galerie. Je pressentais que le blondinet foncé avec ses cheveux longs, son air naïf et son petit sourire de premier de la classe ne pouvait dessiner que ce genre de choses. Il avait l’air trop décalé, trop hippie pour faire de banals paysages. J’ouvris le classeur. Je ne m’étais pas trompée. Sur les pages couraient des espèces de formes difformes, délavées, inesthétiques qui semblaient dégouliner sur le papier. De loin, ça ressemblait un peu à ces images mosaïques sur lesquels on louche désespérément dans l’espoir de voir quelque chose jaillir de la feuille. Bref, un truc qui ne ressemblait à rien et qui ne me donnait qu’une seule envie : balancer les dessins au feu. Je tournais quand même une ou deux pages, dans l’espoir de trouver un croquis digne de ce nom.

« Qu’est-ce que vous en pensez ?

-         Je sais pas. C’est censé représenter quelque chose ?

-         Bien sûr, celui-ci, c’est la cathédrale. »

Je regardai avec un peu plus d’attention l’espèce de gribouillage entouré d’un dégueulis de couleur que j’avais sous les yeux… Ca ressemblait à peu près autant à la cathédrale qu’à un couteau suisse. Ou peut-être que c’était la cathédrale fidèlement reproduite mais un jour de fort brouillard, à 5h du mat par un ahuri drogué à mort. Vu la tête de l’artiste, c’était une hypothèse à envisager.

 

Alors que je n’avais rien demandé, mon squatteur s’assit à côté de moi sur le clic-clac (à une distance à peu près raisonnable : règle numéro 1 respectée) et commença à me raconter sa vie. Le blondinet foncé s’appelait donc Fred. Il était paumé professionnel depuis qu’il avait décidé de vivre de son art et cherchait un squat sur le secteur le temps pour lui de trouver une galerie qui expose ses œuvres, autrement dit, il était parti pour être chez moi ad vitam eternam… Son récit avait quelque chose de Dickens : il errait tel l’orphelin perdu dans le Londres du XIXème  siècle misérable, cherchant le bienfaiteur fortuné qui le sortirait de la fange des caniveaux. Malheureusement pour lui, je ne connaissais pas de bienfaiteurs fortunés et encore moins de bienfaiteurs fortunés qui pourraient trouver du génie dans ses gribouillages. D’ailleurs, moi-même je n’étais ni bienfaitrice, ni fortunée. Mais… Qu’est-ce que j’étais d’ailleurs dans cette histoire ? A bien y réfléchir, je crois que j’endossais à merveille le rôle de la cheftaine de service qui recueille les boy-scouts égarés sous sa tente.

 

Ce fut ensuite à mon tour de subir l’interrogatoire de rigueur : qui tu es, qu’est-ce tu glandes, pourquoi t’es là (la dernière question étant assez cocasse de la part de quelqu’un qui s’invite chez vous). J’ai bien voulu dire le strict minimum : c’est-à-dire que j’étais actuellement remplaçante aide-soignante aux « coquelicots » pour une durée de huit mois et que je cherchais désespérément ce que j’allais faire de mon avenir. Après nos présentations respectives, et n’ayant pas vraiment envie de débattre des œuvres du blondinet foncé, il y eut un moment de vide absolu, un silence long et lourd avant que le blondinet foncé ne me dise en dirigeant ses yeux vers le dessin de la cathédrale : « Vous n’aimez pas, n’est-ce pas ? »

Je ne m’attendais pas à la question. J’aurais pu, j’aurais d’ailleurs peut-être dû la jouer franco, lui dire qu’il ferait mieux de se recycler en peintre en bâtiment qu’en artiste peintre mais mon Gimini Cricket personnel s’opposa à cette idée. Alors, j’eus recours à un subterfuge en vu de ménager la susceptibilité de mon squatteur : « Non, non. C’est… très original !

-         Vous trouvez ?

-         Oui, oui… Vous avez du talent, Frédéric. »

Mais, qu’est-ce que j’avais dit, là ? L’encourager, c’était vraiment la pire chose à faire ! « Merci beaucoup. Peu de gens comprennent mon art. Je pourrai faire un portrait de vous si ça vous fait plaisir.

-         Euh… Je préférerai qu’on en reste à des relations de cohabitation stricte. »

Je venais de formuler la règle numéro 3 : tu ne gribouilleras point le portrait de ta co-habitante. Le blondinet foncé eut l’air un brin déçu. Ma conscience voulut dire quelque chose mais je ne la laissai pas parler. Je n’aimais déjà pas qu’on me tire le portrait avec un appareil photo, je n’allais pas accepter qu’on le fasse avec un crayon !

22:12 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

29/01/2007

Et le squatteur fut ! (chapitre 1)

Ce soir-là, j’étais rentrée plus tôt que d’habitude, il était moins de six heures du soir. Je suis entrée dans l’appartement et je l’ai trouvé, là, affalé sur le clic-clac.

 

C’était un jour de décembre, un de ces jours où il fait frisquet et où, problème de saison oblige, quelque soit l’heure d’embauche et de débauche, on ne voit jamais que la nuit depuis les fenêtres de chez soi. C’était une de ces journées maussades où tu as un moral qui décroît proportionnellement à la longueur du jour. J’étais en plein dans ma dépression pré-hivernale et la seule chose que je voulais faire en rentrant, c’était me pieuter, hiberner comme un bon vieil ours au fin fond de sa grotte.

 

A cette période de l’année, je n’ouvre pas mes volets. Ils restent clos toute la journée, ce qui fait que de la rue, on pourrait croire que personne n’habite cet appartement ; ça a d’ailleurs un certain avantage, ce vide simulé n’incite pas les témoins de Jéhova à venir me prêcher la bonne parole au pas de la porte, les sondages d’opinion non plus d’ailleurs. Malheureusement pour mon compte en banque, ni les impôts ni le proprio n’oublient la locataire de la studette du rez-de-chaussée. Oui, car quand je dis « appartement » pour parler de ma piaule, c’est un euphémisme et même un sacré euphémisme! J’ai en tout et pour tout dix mètre carré de surface habitable, ma douche est dans un placard et si par malheur je fais de la friture, les draps du clic-clac sentent l’huile pendant dix jours. Je ne dors bien évidemment pas dans un lit mais dans le fameux clic-clac susmentionné. C’est toujours mieux que de dormir par terre, me direz-vous… Pour recevoir du monde c’est la croix et la bannière. Cet appart est comme un ascenseur, au-delà de quatre personnes, c’est la surcharge. Quand on a des amis, c’est assez gênant et quand on a un petit-ami, c’est encore plus gênant, du coup, en emménageant là, j’ai du faire un choix. Contrairement à une personne normalement constituée, j’ai donc viré le petit-ami, trop encombrant pour ma maison de schtroumpfs ; en plus, ça tombait bien, une de mes collègues de travail avait des vus sur lui, j’ai donc fait une B.A. en même temps que de la place. De toute façon, je ne supportais plus d’avoir quelqu’un chez moi : c’est épuisant. Il faut faire à manger pour une personne de plus, faire la vaisselle avec un couvert de plus, faire la lessive avec des fringues en plus, attendre que l’autre prenne sa douche le matin pour prendre la sienne et  en option on a droit aux critiques concernant le bordel ambiant et le ménage qui n’a pas été fait. Dans mon attitude domestique, je suis un vrai mec et c’est justement une chose que les mecs ne supportent pas. Pour eux, les filles sont génétiquement prédestinées à la vaisselle et au ménage ; ils veulent bien donner un coup de main de temps en temps mais ça s’arrête là. Il ne faut pas leur en vouloir, leur mère ne les a que très rarement obligé à faire la poussière, les carreaux ou je ne sais quelle autre activité débile. Moi, je suis la moyenne de ma famille, la fille un peu délaissée au milieu d’une sœur plus âgée et d’un frère plus jeune, mais, du coup, je suis passée entre les gouttes du modèle de la bonne ménagère. Je ne suis donc pas une Blanche-Neige qui s’enthousiasme dès qu’on parle de passer le balai (je ne crois d’ailleurs pas que quiconque soit de cette trempe). Je suis en harmonie avec les insectes et apparentés : quelques araignées vivent paisiblement dans un coin du plafond et les acariens prolifèrent jusqu’à ce qu’un élan de fureur ménagère me prenne et que je nettoie ce bazar.

 

Mais, revenons à nos moutons, ce jour-là, j’avais donc finis à peu près tôt. Les petits vieux avaient été gentils tout plein, personne n’avait tenté de s’échapper de la « prison de retraite » comme dit si bien Monsieur Alphaise, qui en est à sa dix-septième tentative de fugue. Un jour il réussira peut-être, qui sait, il m’a bien avoué qu’il avait regardé Prison Break dans le seul but de réussir sa prochaine évasion… Bref, avant six heures, je suis donc entrée dans la piaule. J’avais oublié de fermer à clé en partant, ce qui m’arrive somme toute assez souvent. Je n’ai pas vraiment peur des cambriolages car j’estime qu’il n’y a rien de bien intéressant à trouver dans l’appart : la télé n’est pas écran plat et ne reçoit même pas la TNT, quant au reste du mobilier... Il n’y a bien que l’ordinateur portable qu’ils embarqueraient et encore… ce n’est pas le dernier cri.

 

J’ai ouvert la porte et j’ai vu ce type, allongé sur le canapé, semblant compter les araignées qui se baladaient au plafond. Pendant un instant, je me suis dit que c’était mon ex qui était revenu. Il m’avait fait le coup une fois, après que ma collègue l’ait larguée une semaine durant. Il était rentré au bercail et m’avait attendu. Il avait préparé un beau discours sur le fait qu’il m’aimait toujours, que notre séparation était injustifiée, j’en passe et des meilleures. La seule chose qu’il voulait réellement, c’était savoir si je n’avais pas un peu de place dans mon lit. Je lui avais donc conseillé de s’adresser à une des fille émigrée qui racolait en centre ville (en espérant que les flics n’étaient pas passés entre temps les embarquer au poste pour avoir fait le tapin sur la voie publique). Mais non, ce jour-là, ce n’était pas lui, d’abord, le gars qui était là avait les cheveux longs et plutôt clairs or mon ex faisait parti de la catégorie si appréciée des ‘‘beaux bruns ténébreux’’, le beau de la formule étant d’ailleurs tout à fait relatif...

 

D’autres auraient sûrement paniqué, crié ou attrapé un couteau pour menacer l’intrus. Moi, je n’ai pas réagit comme ça. Le gars ne me semblait pas dangereux. Il me faisait l’impression d’un hippie qui se serait planté d’espace temps, qui aurait embarqué par mégarde dans une machine à remonter le temps sur le chemin pour aller à Katmandou. De manière plus probable, il s’agissait sans doute d’un mec défoncé à la coke ou à autre chose qui s’était trompé d’appart. J’ai donc joué la carte de la communication : « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites chez moi ? »

Le gusse, qui n’avait même pas réagit que quelqu’un était entré, se releva du clic-clac et s’assit, me faisant face. Là, j’ai pu voir plus en détail son visage. Il devait avoir la trentaine, ou pas loin. Le gonze avait les cheveux blond foncés, châtain clairs, des yeux automnales, un nez assez proéminent et une peau plutôt pâle. Il avait une expression plutôt candide. C’était un genre de grand Duduche en plus âgé, plus enflé et sans lunettes. Le gonze me fit un grand sourire puis me gratifia d’un « Bonjour. » plein de camaraderie. Bonjour ? Franchement, je me suis demandée sur quelle sorte de camé j’étais tombée… Le gonze continua : « Je me disais aussi que quelqu’un d’autre devait squatter ici… J’aime bien la déco. » J’ai eu cinq secondes de réflexion pour essayer de comprendre ce qu’il pouvait bien entendre par « déco ». Ca ne pouvait certainement pas être l’ameublement car l’appart était un tel capharnaüm qu’une mère gobette n’y aurait pas retrouvé ses petits ! Puis, je compris. Sur les pans de murs j’avais en effet punaisé deux, trois images de fées d’Amy Brown, rien de bien spectaculaire mais c’était décoratif. Après avoir résolu le mystère de la belle décoration de ma studette, j’ai rétorqué : « Je ne squatte pas. Je paye pour habiter ici. » Le type a eu l’air un peu étonné de ma réponse. Puis j’ai enchaîné, sur un ton qui n’admettait pas de réplique : « Je vous demanderais de partir, monsieur. » J’avais voulu ajouter une menace à la suite de l’injonction un « sinon j’appelle la police » de circonstance, mais, je me suis abstenue pour je ne sais qu’elle raison. Peut-être qu’inconsciemment quelque chose me disait qu’un inconnu qui s’installe sans gène dans un appart non vide est capable de te planter à la première contrariété. En tout cas, le gars, lui, ne montra pas le moindre signe d’agressivité. Il semblait se résigner. Il avait l’air désolé de quelqu’un qui vous a pris la place que vous aviez réservée dans le train sans le vouloir. Le gonze s’est levé, dépité, attrapa l’espèce de besace rapiécée qui devait lui servir de sac de voyage et, sur un ton de profondes excuses, il m’a dit : « Je suis désolé de vous avoir dérangé. »

 

Bizarrement, en le voyant de la sorte, une image m’est venue à l’esprit : celle de ces bébés qui, dans les contes, sont laissés sur le pas de la porte de la maison avec un mot dans le couffin : « Prenez bien soin de mon bébé, je ne peux pas m’en occuper ». J’avais l’impression qu’on m’avait laissé ce type de la même façon sur le pas de ma porte avec un message un brin différent : « Prenez bien soin de ce paumé, je ne veux pas m’en préoccuper, signé l’Etat Français ». Est-ce que humainement je pouvais le renvoyer comme ça ? Et voilà, ma bonne vieille conscience revenait à la charge. J’ai ça de commun avec Pinocchio : j’aimerais bien qu’elle me lâche la grappe, ma conscience ! On est obligé de l’écouter, la plupart du temps on est même obligé de suivre ses idées et je dois vous dire que la mienne a des idées on ne peut plus saugrenues. Alors, donc, que le blondinet foncé prenait ses cliques et ses claques sur le clic-clac, la petite voix qui vous gronde avec son ton emprunt de sagesse, de justice et de moralité commença à me seriner : « Comment peux-tu faire une chose pareille ? Laisser ce pauvre type retourner dans le froid de ce mois de décembre, le laisser y crever. Tu n’as donc aucun cœur ? Il n’a rien fait de mal… » Oui, bon, c’était un point de vue, mais franchement je n’allais quand même pas le laisser squatter mon appart alors que je vivais dedans ! C’est là qu’une deuxième voix (conscience numéro 2) prit le relais de la première : « Tu te dis de gauche, opposée à l’expulsion des émigrés mais dans le fond, tu ne vaux pas mieux qu’eux puisque tu rejettes ce type qui vient trouver refuge chez toi ! ». Cet argument politico-moral tiré par les cheveux qui dans d’autres circonstances n’aurait même pas réussi à me convaincre d’héberger mon ex, réussit à me faire culpabiliser. Dans un sens, j’avais suffisamment emmerdé le monde avec mes discours gauchos enflammés sur l’inhumanité du fait de renvoyer les gens dans des pays qui n’étaient plus les leurs, entassés dans des charters alors qu’ils n’étaient là qu’en désespoir de cause, parce qu’ils pensaient vivre mieux ici. A quoi est-ce que je ressemblais de ne pas accepter d’accueillir ce type dans ma maison ? Ce gars n’avait somme toute, lui non plus, rien fait de mal, il cherchait juste un endroit où se loger, de quel droit est-ce que je l’expulsais de la sorte ?

 

J’ai donc radicalement changé d’avis. Alors que l’inconnu se dirigeait vers la sortie pour partir en quête d’un autre appart à squatter, moi, la championne toute catégorie de l’inconscience et de l’irresponsabilité, j’ai repris un peu embrouillée: « Mais… Si vous n’avez nulle part où aller, vous pouvez rester ici… quelques temps. » En effet, il n’avait nulle part où aller et c’est à partir de là que les ennuis ont commencés… Tout ça à cause de cette conscience stupide qui me défend de renvoyer les émigrés de maison à la voierie !

16:18 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Mon Squatteur

Je me suis remise à écrire et ce fait est suffisemment important pour être souligné. En effet, il y avait un bon moment que ma muse inspiratrice m'avait abandonnée. Puis, il y a de cela quelques jours, une vieille idée à refait son apparition : celle du squatteur. En effet, il y a maintenant plus de deux ans, j'ai fait un rêve étrange où je rentrais à Orléans, dans mon appart, et où j'y trouvais un groupe de squatteur. Dans mon rêve, je leur expliquais que j'habitais là, qu'ils ne pouvaient pas rester et ils finissaient par s'en aller gentiment en me disant qu'ils avaient laissé à bouffer dans le frigo.

 

J'ai donc repris l'idée de départ de ce rêve : un squatteur venu de nulle part.

 

Désolé pour ceux qui n'aiment pas lire car je posterai sur ce blog les chapitres à mesure que je les écrirais. Cette idée m'amuse et j'espère qu'elle en amusera d'autres.

16:11 Écrit par Coralie dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |